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Promenade de Dieppe au montagnes d’Écosse

Charles Nodier

Suivi de Trilby

138 x 204 mm – 150 pages – Texte et illustrations – Noir et blanc – Broché

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UGS : 9782355832390 Catégories : ,

Description

Passage de Dieppe à Brighton

Cette navigation, qui se fait ordinairement en dix heures, en a duré trente-deux. Il n’était pas minuit que ce nuage noir qu’on appelle le grain s’est montré comme un point dans le sud; peu à peu il est descendu, développant des formes inégales et fondant sur nous comme un oiseau de proie qui grandit en s’approchant. Il m’a rappelé, dans son accroissement gigantesque et subit, ces bizarres figures d’optique, jeux imparfaits et souvent ridicules de la fantasmagorie, qui se précipitent de la lanterne magique de Robertson, en acquérant successivement des couleurs, des apparences, des figures, et qui finissent par expirer près du visage du spectateur en battant le papier huilé des châssis, de leurs ailes de carton découpé. Malheureusement, notre démon était plus réel, et pendant longtemps il nous a fait pirouetter sur les vagues qui montaient jusqu’aux agrès. Tout tournait sur le bâtiment, les ustensiles, les meubles et l’équipage. Le roulis était si fort qu’il nous chassait de nos lits. Joignez à cela le sifflement des cordages, le craquement du vaisseau, les malédictions des passagers français, les goddem méthodiques et pour ainsi dire concentrés de nos matelots, les cris convulsifs des voyageurs atteints du mal de mer, les gémissements des dames, qui prient avec toute la ferveur que la crainte peut donner, car il y avait des dames, et de fort jolies, vraiment ; des yeux d’une mélancolie si douce, des traits d’une si chaste pureté, ce mélange de l’idéale perfection du ciel et des passions de la terre dont se compose la physionomie des héroïnes de roman… Mais il est bien question d’héroïnes de roman sur un bâtiment qui va périr ! Tout s’y réduit à cet échange de compassion et de services qui engage le fort à la défense du faible dans un danger commun, et qui est, suivant moi, lorsque ce danger est inévitable, le sceau le plus achevé de la destination immortelle de l’homme. La philosophie si vantée des anciens aboutissait à admirer l’impassibilité d’une brute pendant la tempête.

Au lever du soleil, nous nous sommes aperçus que l’orage nous avait jetés fort loin de notre direction. Il a fallu revenir à Brighton, en louvoyant, et puis attendre le vent, parce qu’il n’y avait plus de vent. Nos matelots avaient beau siffler du côté du sud-est, la brise n’en tenait compte, et il nous restait à voir la morne stupeur de l’atmosphère, l’expectative peu rassurante d’un orage nouveau qui nous remettrait en pleine mer, ou nous briserait sur ces côtes charmantes de la Grande-Bretagne, dont les contours gracieux se développaient si près de nous, chargés de vertes prairies et de bois pittoresques. Le soleil venait de se coucher dans des nuages bien sombres; la lune s’était levée large et sanglante ; la mer était plus immobile que le bassin des Tuileries, et il nous semblait que du bras étendu nous pouvions toucher Brighton, où un de ces événements qui ne sont pas rares dans l’histoire de la navigation, pouvait empêcher toutefois que nous n’arrivassions jamais. Il ne tiendrait qu’à moi de dire ici que cette situation a quelque chose de plus terrible que les anxiétés de l’orage. Le cœur de l’homme, ajouterais-je, conçoit plus aisément l’obligation de céder aux bouleversements d’une nature violente, que l’impossibilité de vaincre l’inertie d’une nature immobile. Quand il souffre en résistant, sa vanité le dédommage ; quand il succombe sans combattre, il perd jusqu’aux charmes du péril, et subit un tourment de plus dans l’épuisement de son énergie abattue ; mais ce serait, en vérité, de la philosophie en pure perte à l’occasion d’un calme plat dans la Manche. D’ailleurs, le vent le plus favorable commence à souffler ; le vaisseau cingle ; les côtes fuient, emportant avec elles le fameux champ de bataille d’Hastings. Nous sommes en rade.

Rade de Brighton

À quatre heures du matin, nous avons jeté l’ancre dans la rade de Brighton, car cette ville n’a point de port. La douane expédie aux bâtiments une petite barque qui vient recevoir l’équipage et les effets, et qui elle-même ne peut pas gagner immédiatement le rivage à défaut de fond. On y arrive sur les épaules robustes des matelots, et cet acte de com- plaisance n’est taxé qu’à la bagatelle de trois schillings par tête. Nous sommes en Angleterre où le signe représentatif de l’existence d’une famille française, pendant deux ou trois jours, ne représente rien.

Ces premiers détails seront sans doute minutieux. Ils le seraient trop pour le lecteur qui n’aurait pas la bonté de se rappeler que j’écris mon journal ; que mon journal est l’histoire de toutes mes impressions ; qu’une des plus vives qu’il me soit encore donné d’éprouver est l’aspect d’un pays nouveau, et que, longtemps voyageur aventureux et forcé dans le reste de l’Europe, je touche la terre de l’Angleterre pour la première fois.

La rade de Brighton est célèbre par ses bains de mer qui attirent tous les ans la meilleure compagnie du royaume. Elle mérite de l’être par l’élégance pittoresque de ses points de vue dont aucune expression ne peut rendre le charme, surtout quand les rayons du soleil levant se déploient peu à peu sur la face des eaux qui s’éclairent lentement ; frappent çà et là de leur lumière de longues zones de la mer qui se détachent de son obscure étendue comme des îles d’argent, ou jouent entre les voiles d’un petit bâtiment qui flotte inondé de clarté sur un plan brillant parmi des voiles innombrables que le jour n’a pas encore touchées. C’est principalement à l’horizon qu’est remarquable le mélange de l’obscurité qui finit et du jour qui commence.

Toutes les ténèbres descendent, toutes les lumières s’élèvent. La terre et le firmament semblent avoir changé d’attributs. Dans les airs, une sombre vapeur se précipite et se dissout. Sur la terre, un doux reflet s’étend, en augmentant sans cesse de transparence et de chaleur ; et la ligne la plus éloignée du noir océan se relève éclatante sur les ombres du ciel.

La propreté recherchée des villes d’Angleterre est si connue, qu’en arrivant à Brighton, je m’étonnais d’être forcé de m’étonner. Qu’on suppose un assemblage de décorations pleines de grâce et de légèreté comme celles que l’imagination désirerait dans un théâtre magique, et l’on aura quelque idée de notre première station. Brighton n’offre d’ailleurs aucun monument digne de remarque, à moins qu’on ne donne ce nom au palais du prince régent, qui est construit dans le genre oriental, et probablement sur le plan de quelque édifice de l’Inde. Il y a peu d’harmonie entre ce style levantin et de jolies bastides à l’italienne, élevées sous un ciel septentrional ; mais c’est le sceau d’une puissance qui étend son sceptre sur une partie de l’Orient, et qui en tire ses principaux éléments de prospérité. Cette incohérence ne va pas mal, au reste, dans un tableau d’illusions. La féerie n’est pas soumise à la règle des unités.

J’ai continué mon voyage par un chemin sans ornières, sans embarras, sans cahots, dans une voiture commode, élégante, ornée avec goût, que traînaient, ou plutôt qu’enlevaient quatre chevaux superbes, tous pareils, tous du même pas, qui dévoraient l’espace en rongeant des mords d’un poli éclatant, et en frémissant sous des harnais d’une simplicité noble et riche. Un cocher à livrée les dirigeait ; un jockey, d’une figure et d’une tournure charmantes, excitait leur ardeur. De deux lieues en deux lieues, des postillons attentifs, point grossiers, point impertinents et point ivres, venaient remplacer l’attelage par des chevaux frais, toujours semblables aux premiers, et qu’on voyait de loin frapper la terre, comme pour sol- liciter la carrière promise à leur impatience. Quoique le trajet ne soit pas long, il n’est point de prévenances délicates dont les enchanteurs qui me conduisaient ne se soient avisés pour l’embellir. À moitié chemin, un majordome officieux m’a introduit dans un salon magnifique, où étaient servis toute sorte de rafraîchissements : un thé limpide qui perlait dans la porcelaine ; un porter écumeux qui bouillonnait dans l’argent ; et, sur une autre table, des mets choisis, copieux, variés, qu’arrosait le Porto. Après cela, je me suis remis en route, et les coursiers empressés… Mais il est peut-être temps de reprendre haleine, et de dire, en termes plus positifs, que l’Angleterre est le premier pays du monde pour ses chevaux, ses voitures publiques, et ses auberges. L’équipage magnifique dont je viens de parler, c’était le coche ; et ce caravenseraï des Mille et une Nuits, c’était un café sur le grand chemin. On comprendrait facilement, aux environs de Londres, l’erreur de Don Quichotte qui prenait les hôtelleries pour des châteaux.

De Brighton à Londres, il n’y a au fait qu’une rue de vingt lieues, bordée de parcs, de jardins, de riantes métairies, de jolies maisons de campagne, de charmants pavillons, tapissés du haut en bas d’une tenture de roses, et précédés de cours ou de terrasses toutes couvertes de frais ombrages sous lesquels dansent de jeunes filles qui donneraient des regrets à Raphaël. Le premier âge est charmant partout. Il est ravissant en Angleterre. C’est presque une rareté qu’une beauté médiocre au-dessous de seize ans.

Informations complémentaires

Poids 170 g
Dimensions 11 × 138 × 204 mm
Disponible

Oui

Genre

Relation de voyage

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