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Six mille lieues en soixante jours

Edmond Cotteau

138 x 204 mm – 114 pages – Texte – Noir et blanc – Broché

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UGS : 9782355833038 Catégories : ,

Description

Six mille lieues en soixante jours – Edmond Cotteau

I
LONDRES — MANCHESTER — LIVERPOOL
LA TRAVERSÉE Chaque année, lorsque les circonstances me l’ont permis, j’ai consacré la meilleure partie des mois d’août et de septembre à quelques rapides excursions en Europe ou dans le bassin de la Méditerranée. De Cadix à Nijni-Novogorod, du cap Nord au cap Matapan, d’Édimbourg au Caire, j’avais déjà sillonné notre vieux continent. Chaque voyage a eu pour résultat de m’inspirer le désir de voir de plus lointaines contrées. Aussi, l’exposition du Centenaire américain à Philadelphie a-t-elle été plutôt le prétexte que le but réel du voyage que j’ai fait cette année en Amérique. Dans l’excellent recueil, Le Tour du Monde, publié sous la défection de M. Charlon, a paru, en 1875, le récit d’une excursion au Canada, par M. de Lamothe. L’auteur se félicite, à divers points de vue, d’avoir suivi l’itinéraire de la ligne Allan, à la fois plus court et plus pittoresque. Des renseignements précis me furent donnés à l’agence établie à Paris, rue du Quatre Septembre, et je me décidai à retenir une place de cabine à bord du Sardinian, qui devait quitter Liverpool le 31 août 1876, à destination de Québec. Je n’eus qu’à m’applaudir de cette détermination. Le samedi soir, 26 août, je quittais Paris en vrai touriste, n’ayant pour tout bagage qu’un sac en toile avec ma couverture roulée par-dessus ; le tout pouvant se porter facilement sur le dos, à l’aide de bretelles. J’avais choisi pour me rendre à Londres la route de Dieppe, ayant l’intention de m’arrêter à Brighton pour y visiter l’aquarium récemment installé dans cette ville, mais j’avais compté sans la grosse mer et sans le dimanche anglais. Partis à six heures du matin de Dieppe, nous aurions dû arriver à midi à Newhaven ; mais nous eûmes trois heures de retard ; il n’y avait plus ce jour-là de train en correspondance avec Brighton, et je dus me résigner à me rendre directement à Londres. C’était la quatrième fois que je visitais l’immense métropole anglaise ; je consacrai deux jours entiers à revoir les admirables collections du British Museum et de South Kensington ; dans ce dernier établissement, classé avec un ordre parfait, à chaque objet se trouve une note indiquant le sujet, son origine et son histoire, ainsi que la date de son acquisition et même le prix qu’il a coûté. Tout cela rend la visite de ce musée particulièrement intéressante. À peu de distance de South Kensington se trouve le musée indien, où étaient exposés depuis peu les cadeaux reçus par S. A. le prince de Galles, pendant son récent voyage dans l’Inde, dans l’hiver de 1875-1876. Une immense galerie au premier étage suffit à peine à les contenir. Ce ne sont que châles, tapis, étoffes d’or et d’argent, broderies constellées de pierres précieuses, armes niellées, perles, diamants, bijoux, ivoires, etc., le tout à profusion et d’une richesse inexprimable. De nombreuses photographies, des portraits de rajahs, des scènes de chasses, des croquis humoristiques tapissent les murailles et ne sont pas la partie la moins intéressante de cette curieuse exposition. Je ne veux pas quitter Londres sans mentionner le magnifique mausolée du Prince Albert, avec tout un peuple de statues en marbre blanc. En face de l’Albert Mémorial, se trouve le Royal Albert Hall of Arts and Sciences, rotonde immense destinée à des concerts et à des conférences ; elle est construite dans le style de la renaissance italienne et peut contenir aisément huit mille personnes. Citons aussi, parmi les récents embellissements de Londres, les beaux quais de la Tamise, qui s’étendent déjà sur une longueur de plus de quatorze kilomètres, tant sur la rive droite que sur la rive gauche du fleuve. Le 30 août, cinq heures après avoir quitté la gare d’Euston, terminus à Londres du North Western railway, la grande cité de Manchester m’apparaissait sous un aspect peu séduisant, couverte d’un nuage épais de brouillards et de fumée, d’où émergeaient à perte de vue d’innombrables cheminées d’usines. Notre train avait conservé une vitesse d’au moins soixante kilomètres à l’heure, avec cinq ou six arrêts d’une minute seulement, sur tout le parcours de plus de trois cents kilomètres. On traverse d’abord une contrée verdoyante, légèrement ondulée, entrecoupée de grasses prairies où paissent de gros moutons. Une heure avant d’arriver à Manchester, le paysage change d’aspect ; quelques collines surgissent à droite ; le pays se couvre de fabriques et de hauts fourneaux. À Stockport, il y en a aussi loin que la vue peut s’étendre, et cela jusqu’à Manchester, distant d’une douzaine de kilomètres. Grâce aux tramways qui circulent incessamment dans toutes les directions, j’ai pu, en quelques heures, me faire une idée de cette colossale agglomération de manufactures qui s’appelle Manchester, et où plus de cinq cent mille êtres humains sont condamnés à vivre dans une atmosphère perpétuellement enfumée. C’est sans le moindre regret que, du haut du viaduc qui traverse la ville de part en part, j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ces hautes et noires murailles de briques sales, sur cet amas de fabriques dont les produits se répandent incessamment dans le monde entier. Une heure après, j’arrivais à Liverpool et je me présentais au bureau de la ligne Allan pour y remplir les dernières formalités relatives à mon passage. Nous sommes au 31 août ; c’est à quatre heures du soir que doit avoir lieu le départ du Sardinian ; la journée s’annonce sous de mauvais auspices. Pendant toute la nuit, le vent et la pluie ont fait rage ; au jour la tempête redouble de violence ; une pluie glaciale et torrentielle me retient à l’hôtel. Sous l’influence de cette inaction forcée, énervé par l’ouragan qui sévit au-dehors, et au moment de franchir pour la première fois l’Atlantique, je commence à me laisser aller à des réflexions mélancoliques. Mais les plus longues heures ont une fin. Vers trois heures, sac au dos, je me hasarde dans la rue, et luttant contre un vent violent qui me cingle au visage une pluie fine et serrée, je me dirige vers l’embarcadère. L’immense quai flottant dont j’avais admiré les larges proportions en 1869, a brûlé il y a quelques années et a été reconstruit plus vaste encore. La violence du vent est telle que j’ai peine à me maintenir en équilibre sur cette surface librement balayée par la tempête. Enfin, je parviens à gagner l’endroit où est amarré le petit vapeur qui doit me transporter au Sardinian, que sa grandeur retient loin du rivage. Les flots jaunâtres de la Mersey balancent terriblement notre frêle bateau encombré de bagages et de passagers. Chassé par la pluie, je descends au salon, où je constate que le mal de mer a déjà fait de nombreuses victimes. Vers quatre heures, nous quittons le pier, et cinq minutes après, nous accostons le Sardinian, dont les flots agités sont impuissants à soulever l’énorme masse, tandis que notre petit vapeur, semblable à la mouche du coche, s’agite follement le long de ses vastes flancs. Les derniers adieux, abrégés par la pluie qui ne cesse de tomber par torrents, s’échangent entre les passagers, leurs familles et leurs amis qui regagnent le rivage. Pendant quelques minutes encore on voit les mouchoirs s’agiter de part et d’autre ; puis notre colosse se met lentement en route, et le dernier lien qui nous rattachait à la terre est rompu. Bientôt après la cloche du dîner nous appelle à la salle à manger ; heureuse diversion qui vient couper court à l’émotion du départ et des adieux. Nous sommes au grand complet ; et, par suite, malgré les vastes proportions du salon, très gênés à table. Quand je remonte sur le pont, Liverpool a depuis longtemps disparu ; nous sommes toujours dans la Mersey, dont les eaux sales et bourbeuses sont fort agitées, et nous ne tardons pas à mettre en panne pour attendre la marée qui nous permettra de franchir les dernières passes conduisant à la mer d’Irlande. Il fait nuit et la pluie ne cesse pas ; je me réfugie dans le salon des fumeurs « Smoking room » installé sur le pont. Vers neuf heures, le Sardinian se remet en marche, et peu de temps après commence à danser sérieusement ; ce qui m’indique clairement que nous en avons fini avec la Mersey et que nous avons atteint la pleine mer. Quelques passagers tiennent bon ; je suis du nombre ; mais, tout à coup, une vague énorme balaye le pont et, pénétrant par la porte ouverte de notre chambre, nous inonde complètement ; de là, retraite générale. Je me réfugie dans la cabine que je partage, moi troisième, avec deux Anglais. Les oscillations invraisemblables, le craquement continu des ais du navire, le fracas des vagues qui se brisent sur ses flancs me tiennent quelque temps éveillé. Mais ce concert n’était pas nouveau pour moi ; je finis par m’endormir et même par passer une assez bonne nuit. Il me semblait que peu à peu le mouvement se ralentissait et que le bruit allait en s’affaiblissant. Je ne me trompais pas ; le lendemain, en montant sur le pont, je vis avec plaisir que la mer était relativement tranquille. Le temps était doux et le soleil levant promettait une belle journée. Pendant la nuit nous avons dépassé l’île de Man ; maintenant nous naviguons par le travers du North-Channel qui sépare l’Écosse de l’Irlande ; au loin à droite on aperçoit les hautes terres de la presqu’île de Cantire, tandis que nous longeons à gauche, à quelques milles au large, les côtes Irlandaises, au nord du golfe de Belfast. Vers dix heures, nous passons tout près de la terre, laissant au nord la petite île de Ruthlin. C’est là que s’étend, le long de la côte irlandaise, sur une ligne de plusieurs kilomètres, la fameuse Chaussée des Géants. Cette curiosité naturelle consiste en un promontoire formé par d’innombrables colonnes polygonales de basalte, exactement adaptées les unes aux autres, et dont l’assemblage représente de loin tantôt une vaste fortification, tantôt un gigantesque escalier. Vers midi, nous pénétrons dans le fiord de Londonderry. On s’arrête à cinq cents mètres du rivage, en face du petit bourg de Moville, que domine un vieux château ruiné, indiqué sur la carte sous le nom de Greencastle. La campagne est boisée et paraît fort jolie, parsemée de nombreuses maisons de paysans et divisée en champs bordés de haies vives, comme en Bretagne ; ça et là sur le rivage d’élégantes villas à moitié cachées sous les grands arbres. C’est ici que nous devons prendre les dernières dépêches pour l’Amérique. Nous attendons la malle de Londres, en retard à cause de la tempête d’hier et qui n’arrivera que fort avant dans la soirée. Profitons de cette circonstance pour faire connaissance avec notre navire et aussi avec ses habitants. Le Sardinian, capitaine Dutton, est le plus grand navire de la ligne Allan ; c’est aussi l’un des meilleurs marcheurs ; il jauge 1370 tonneaux, sa longueur est de 450 pieds, sa largeur de 45 seulement. Son excessive longueur le rend susceptible d’une très grande vitesse, mais au détriment de la stabilité. Le pont est entièrement de plain-pied ; grand avantage pour les amateurs de promenade qui peuvent faire presque deux cents pas de l’arrière à l’avant. La machine, dont je n’ai pu savoir exactement la force réelle, est construite d’après un nouveau système, qui permet d’utiliser la totalité du calorique produit, tout en économisant notablement le combustible. Lorsque le vent est favorable, les voiles sont déployées et nous filons jusqu’à 15,5 nœuds à l’heure (28,7 kilomètres). Notre vitesse moyenne a été de 14,5 nœuds, soit 27 kilomètres. Le nœud égale le mille marin qui est de 1852,5 mètres. Un large escalier conduit au salon qui sert aussi de salle à manger et occupe tout l’arrière du bâtiment. Au-dessous se trouve une vingtaine de cabines de première classe. À la suite du salon, deux longs couloirs donnent accès aux autres cabines, divisées en trois catégories selon leur position, mais donnant aux passagers un droit égal à la table et au salon. Puis viennent les cabines de classe intermédiaire ou deuxième classe, les chambres des officiers, des mécaniciens, de l’employé des postes, etc., etc. À l’avant sont les dortoirs des passagers de pont (Steerage), les cadres des chauffeurs et des matelots. Les passagers de cabine sont au nombre de cent trente-quatre, y compris une douzaine d’enfants. Deux Autrichiens, un Allemand, un Américain et moi représentons l’élément étranger. Tous nos autres compagnons de voyage sont Anglais ou Canadiens. La plupart de ces derniers parlent français. Du reste le français est la langue maternelle des Canadiens originaires de Montréal de Québec et du Bas-Saint-Laurent. Ceux du Haut-Canada et de la région des lacs ne parlent guère que l’anglais. Mais tous, Canadiens français et Canadiens anglais, m’ont témoigné la plus grande bienveillance et se sont empressés de me donner tous les renseignements que je leur demandais sur le pays que j’allais visiter. La malle de Londres n’est arrivée qu’à onze heures du soir ; on a chargé à bord du Sardinian une cinquantaine de gros sacs de dépêches, et nous avons été enfin libres de partir. Je transcris ici quelques notes prises au jour le jour pendant ma traversée de l’Atlantique : Samedi, 2 septembre — Nous avons roulé toute la nuit et nous roulons encore d’une façon remarquable. Cependant le soleil brille, le temps est beau ; mais la mer est toujours très forte et je ne puis écrire que difficilement. Rien en vue depuis ce matin ; quelques grands oiseaux suivent notre sillage. Dans la soirée, le tangage cesse ; le roulis seul se maintient. — Belle nuit éclairée par la pleine lune. Dimanche, 3 septembre — Le temps, qui était assez beau ce matin, devient fort mauvais dans l’après-midi. Le service religieux a été célébré au salon ; c’est le capitaine qui a fait la lecture de la bible. Le soir, à huit heures, il y a eu encore office avec cantiques ; jusqu’à dix heures, malgré le roulis, le piano a accompagné les chants sacrés. Avant de regagner ma cabine, je suis allé faire un tour sur le pont. Nous marchons toute voilure déployée, ce qui fait très bon effet au clair de la lune. De plus, nous devons faire ainsi beaucoup de chemin. Lundi, 4 septembre — Je ne me trompais pas : voici le point affiché à midi au salon — Latitude 56° 46’, longitude 31° 46’, nombre de milles parcourus depuis la veille : 350. Total depuis Moville, 1035 — Notre vitesse moyenne dépasse 14,5 nœuds à l’heure. C’est un résultat très satisfaisant. Ma montre que j’ai laissée à l’heure de Londres marque deux heures ; à bord, il n’est que midi. Nos journées sont donc en réalité de vingt-quatre heures et demie. Au retour, elles ne seront plus que de vingt-trois heures et demie. Il en résulte ceci : qu’à vitesse égale, on parcourt, par jour, un plus grand nombre de milles dans le premier cas que dans le second ! Nous nous sommes élevés au nord de plus de 2°. Si nous avions toujours suivi le 5e parallèle qui est celui du nord de l’Irlande, nous aurions, en réalité, tracé une ligne courbe ; le plus court chemin est celui qui passe par le grand cercle, et c’est pour le rejoindre que nous avons fait route au nord. Ce matin, nous avons franchi la ligne idéale qui sépare l’Atlantique en deux parties égales de la côte d’Irlande au détroit de Belle-Île. C’est le point le plus resserré de cette mer entre l’Europe et l’Amérique ; la distance entre les deux côtes opposées n’est à cette latitude que de 3000 kilomètres.

Informations complémentaires

Poids 180 g
Dimensions 9 × 138 × 204 mm
Disponible

Oui

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