Nouveau ! – André Bouny – L’Odyssée de l’Alto Paraguay, suivi de : L’Ormeau de Toro
Plage de prix : 7,99 € à 15,00 €
2 nouvellas de André Bouny : L’Odyssée de l’Alto Paraguay, suivi de : L’Ormeau de Toro
138 x 204 mm – 100 pages – Texte – Noir et blanc – Broché
Description
Deux novellas de André Bouny :
L’Odyssée de l’Alto Paraguay
L’Ormeau de Toro
Né en 1951 dans le Lot, André Bouny s’engage contre la guerre au Viêt Nam, autant dans la rue qu’en peinture. Il fonde DEFI Viêt Nam, constitue et conduit un comité de soutien aux victimes de l’Agent Orange, et se bat pour la reconnaissance des quatre millions de victimes des armes chimiques américaines. Il écrit en parallèle nombre d’essais, de nouvelles et de poésies alimentés par ses voyages et ses combats humanitaires.
Dans l’Odyssée de l’Alto Paraguay, André Bouny nous entraîne dans la luxuriance de la forêt équatoriale pleine de sa vie végétale, animale et humaine. Remontant puis redescendant le fleuve, il nous fait vivre et ressentir l’âpre et violent destin d’un passeur de drogue, dont ce voyage dans la sauvagerie est, à l’instar du roman de Joseph Conrad, une métaphore tragique de la destinée.
L’Ormeau de Toro, se basant sur ses souvenirs d’enfance dans le Lot, André Bouny décrit avec crudité et tendresse ce qu’était la particularité, l’unicité de cette «campagne» française du tournant des années cinquante – époque que Jacques Le Goff qualifiait de fin de moyen-âge de la ruralité française – jusqu’au tournant du millénaire, grand bulldozer des particularismes par l’argent et de la rentabilité.
L’Odyssée de l’Alto Paraguay
La construction du bateau Alto Paraguay commença en 1951, au «Pays des femmes», désigné ainsi à la suite de l’hécatombe de quatre-vingts pour cent des hommes de sa population, au bord de l’extinction, durant la guerre de la Triple-Alliance, à laquelle vint s’ajouter celle du Chaco, puis les dictatures tortionnaires postcoloniales, celle du général Tyrannosaure, et les coups d’État à répétition. Sept enfants sur dix n’avaient plus de pères ou étaient des enfançons putatifs. La situation exsangue et désespérée du pays relançait, malgré sa faible capacité de redressement, son savoir-faire artisanal. Et l’on vit apparaître la mise en chantier du caboteur, le scieur de long, l’herminette et la varlope, le rabot et les coups incessants des maillets sur les ciseaux à bois. Ce navire fluvial motorisé de vingt-cinq mètres de long sur huit de large était né dans la forêt primaire, charpenté et façonné de ses meilleurs bois, ceux au fil rectiligne pour contenir les forces à angle droit, tors pour les parties galbées. Il était un lien naturel entre la terre et l’eau, devenant celui entre le fleuve et la vastitude des étendues oubliées du Haut Paraguay. L’ossature et sa coque pontée, avec timonerie et espace commun aménagé, avaient accueilli un robuste moteur états-unien, de marque Cummins, arrivé jusqu’ici on ne sait comment.
Aujourd’hui, le bateau Alto Paraguay était encore en service, plus utile que jamais.
— Qui commande ici ? demanda avec étonnement le jeune homme sec, de type arabe, accroupi sur le plancher du pont.
— Personne ne le sait, répondit nonchalamment l’autochtone, assis jambes ballantes sur une pile de sacs de soja mal recouverts par une bâche trop courte.
Le rafiot surchargé remontait les eaux lentes du Río Paraguay. Derrière, sa traînée de fumée se diluait dans l’air ocre et vibrant de chaleur, pour se fondre aux forêts des rivages aussi loin que portait le regard. Avec sa cargaison de marchandises depuis les cales au pont, la ligne de flottaison immergée augmentait son tirant d’eau, aussi se tenait-il au milieu du large fleuve. Entre les sacs de soja, le jeune arabe anxieux aperçut des caissons de bois graisseux portant des inscriptions, des lettres majuscules et des chiffres gravés au fer rouge.
« Vivre est mortel », laissa-t-il échapper, reconnaissant ce type de conditionnement.
L’autochtone perché, la cinquantaine corpulente, cheveu de jais sur un visage épais, marqué par les épreuves, se contenta d’acquiescer d’un signe de tête. Sous son regard, des poches semblaient contenir les larmes qui ne parvenaient plus à ses yeux. Il pensa que la phrase acérée du jeune homme méritait à elle seule qu’il s’ouvrît à lui tôt ou tard. Autour, des matériaux de construction amoncelés voisinaient avec des cartons d’épicerie entassés, des rouleaux de clôture de bois, de joncs tressés, des bonbonnes de gaz empilées et quantité de paquets informes. Les passagers de condition modeste, petits propriétaires de ces marchandises de première nécessité, déambulaient sur le pont. Parmi eux se distinguait un Chinois trapu couvert d’une petite casquette rouge, ancien détenu pour meurtres réinséré dans une entreprise de pompes funèbres, apportant ainsi un peu de réconfort aux défunts pour expier ses crimes. Sa présence sur le bateau poursuivait la purification de son âme contrite en accompagnant un cercueil rangé dans la soute. Au milieu de ces femmes et de ces hommes, métis, hispano-guarani pour la plupart, la silhouette d’un d’entre eux, plus âgé que ne le laissait supposer son élégance, flânait selon sa fantaisie. Il remontait et redescendait le pont. Les autres se tenaient contre les planches du bastingage, s’accoudaient au plat-bord avec chapeau des pampas et bardas, volailles en cages cadenassées et sacs de victuailles pouvant couvrir la semaine que prendrait l’aller-retour pour ceux qui pousseraient jusqu’au terminus, Bahía Negra. Puis ils cherchaient un emplacement, un coin où s’asseoir, se caler. Tous ressentaient la pesanteur de l’Alto Paraguay qui semblait augmenter sa stabilité sur les immenses eaux paresseuses du large fleuve qui sinue.
Le jeune arabe observait à la surface les petits îlots herbeux qui dérivaient. Il méditait, sentant encore sous ses doigts d’enfant la surface lunaire des terfas, ces truffes blanches des sables qu’il cavait au pied des hélianthèmes du désert pour quelques piastres, au risque de sauter sur une mine. Il se souvint de la petite brosse à dents bleue à poils rouges trouvée à la décharge. Elle avait probablement appartenu à quelque touriste du Grand Hôtel devant lequel l’âne blanc de bât n’avait plus le droit de passer, façon que la misère ne ternisse pas le soleil des fortunés venus par avion. Ceux-là descendaient le Nil, faisaient des provisions de mémoire, se photographiant devant les grandes pyramides, clic ! quarante-cinq siècles d’un coup. Ce minuscule outil de luxe à poils rouges, ayant parfumé les paroles d’une haleine distinguée, puis jeté comme une vétille, lui permettait de chasser le sable au creux des truffes et de les présenter joliment. Adolescent, il avait migré vers les maraîchages andalous avant d’être embauché en qualité d’homme à tout faire sur un cargo à Séville. C’est ainsi qu’il était arrivé par hasard ici, dans la région. De fraîche date, il s’était reconverti en mule pour de beaux inconnus bien vêtus, opulents et intimidants. Il voyageait léger, marchandise incorporée.
L’Ormeau de Toro
Il y a plus de deux siècles, un ormeau avait été planté à l’occasion de l’étêtage du Roi. Mis en terre à trente pas du mur de l’ancien cimetière confessionnel d’avant la Révolution, les racines du petit arbre puisèrent la sève des vivants d’antan. Et, par grand vent, n’étaient-ce pas ces ancêtres présents dans son bois et ses feuilles que l’on entendait grincer et geindre ?
De génération en génération, il conserva son nom, l’ormeau. Ainsi, avec ses quarante mètres de hauteur contestait-il celle du clocher de l’église, dont la nef intérieure était décorée d’étoiles et de nuages figurant les premiers jours du monde, parmi lesquels volait le fils de Dieu en robe bleue. Sous ses voûtes cléricales se tenaient messes, prêches et sermons ; sous les frondaisons de l’ormeau, palabres, discours, et discordes.
L’envergure de son ombre accueillait les rencontres et les événements festifs, les rendez-vous publics et privés, comme le ferait un endroit sacré venant à l’esprit en premier. La mensuration de ses puissantes branches charpentières rivalisait avec son tronc de géant, et la dimension de celles secondaires la disputait aux précédentes, formant un formidable et majestueux repaire qui attirait à lui tout ce qui était vivant dans l’espace environnant. Quel que soit le temps qu’il faisait, on allait de façon spontanée sous sa protection envoûtante. Il était si vaste et si haut qu’aucune vie d’homme n’avait vu ormeau si grand. Aussi l’appelait-on « l’Ormeau », comme s’il n’en existait qu’un.
À cette époque, il était le repère commun des trois cents âmes du village de Toro et de ses hameaux. De quelque endroit où l’on se trouvait, on le voyait, même que les cloches sonnant midi ou l’angélus semblaient venir de lui. Bien peu de compatriotes auraient été capables de situer cette terre aux paroissiens épars, et encore moins de citer Toro — poussière apparue pour la première fois sur la carte géométrique de Cassini à l’échelle du royaume de France —, enclavé géographiquement comme les esprits qui l’habitaient. Son réseau de chemins étroits ne permettait pas toujours aux attelages de se croiser sans mordre le fossé, y versant parfois leur chargement, tandis que la grand-route la plus proche était si lointaine que l’on n’entendait jamais parler d’elle. Il faut dire qu’aucun chef de guerre ni capitaine d’industrie n’étaient nés sur cette terre oubliée, dont l’accessibilité échappait de très loin aux axes nord-sud reliant les principales villes de la patrie. À quelques kilomètres, un chemin de fer transversal, à voie unique, autorisait d’en sortir, mais prendre le train à vapeur était un événement qui demandait toute une organisation.
De retour des champs à vélo, les paysans allant à la soupe se croisaient. Chacun de son côté posait pieds à terre et, restant assis sur la selle, ils avaient plaisir à la conversation, pause récréative au dur labeur de la terre. À table, familles nombreuses au complet, l’usage voulait que les enfants demandent la permission de parler. Sauf que pour cela, ils devaient prendre la parole. Cette contradiction leur intimait de bien choisir le moment ténu de détente, sans quoi la chose pouvait être perçue comme une rébellion. Dans une maison pionnière, une grosse radio à lampes dans sa carcasse de bakélite reliée à une longue antenne à ressort annonçait que les Russes avaient envoyé une chienne, appelée Laïka, dans l’Espace. La nouvelle se répandit et les mères disaient : « Cette fois je crois qu’ils sont tombés sur la tête… ils ne peuvent pas laisser tranquille cette pauvre bête ! » Puis la course spatiale se poursuivit entre les deux grandes puissances d’après-guerres, des noms surréels résonnèrent, Youri Gagarine, John Glenn : « Mais ils n’iront jamais sur la Lune ! » s’exclamaient les anciens incrédules. Pourtant trois partirent à sa conquête. Deux y marchèrent dessus, mirent l’astre sous tutelle en plantant leur drapeau. À leur retour sur terre, un entra au monastère, l’autre à l’asile, le troisième éleva des sauterelles. Et les mères croyantes ajoutaient : « Et qu’est-ce qu’ils croient y trouver ? Ils ne sont pas bien ici ! »
Informations complémentaires
| Poids | 160 g |
|---|---|
| Dimensions | 9 × 138 × 204 mm |
| Disponible | Oui |
| Genre | Théâtre |
| Version papier ou numérique ? | Version numérique (Epub), Version papier |
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