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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 6 - Rio Apure - A. de Humboldt, A. Bonpland

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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 6 - Rio Apure

A. de Humboldt, A. Bonpland

138 x 204 mm - 130 pages - Texte - Noir et blanc - Broché

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Montagnes qui séparent les vallées d’Aragua des Llanos de Caracas

Villa de Cura – Parapara – Llanos ou steppes – Calabozo

La chaîne de montagnes qui borde le lac de Tacarigua vers le sud forme, pour ainsi dire, le rivage septentrional du grand bassin des Llanos ou savanes de Caracas. Pour descendre des vallées d’Aragua dans ces savanes, il faut franchir les montagnes de Guigue et de Tucutunemo. D’un pays peuplé, embelli par la culture, on entre dans une vaste solitude. Accoutumé à l’aspect des rochers et à l’ombrage des vallons, le voyageur voit avec étonnement ces savanes sans arbres, ces plaines immenses, qui semblent monter vers l’horizon.

Avant de tracer le tableau des Llanos ou de la région des pâturages,1 je vais décrire succinctement la route que nous avons suivie de Nueva-Valencia, par Villa de Cura et San-Juan, au petit village d’Ortiz placé à l’entrée des steppes. Nous quittâmes les vallées d’Aragua, le 6 mars, avant le lever du soleil. Nous marchâmes dans une plaine richement cultivée, en longeant la partie sud-ouest du lac de Valencia et en traversant des terrains que les eaux du lac ont laissés à découvert. Nous ne pouvions nous lasser d’admirer la fécondité du sol couvert de calebasses, de melons d’eau et de bananes. Le lever du soleil s’annonçait par le bruit lointain des singes hurleurs. En approchant d’un groupe d’arbres qui s’élèvent au milieu de la plaine, entre les anciens îlots de Don Pedro et de la Negra, nous aperçûmes des bandes nombreuses de singes Araguates2 qui se transportaient, comme en procession, d’un arbre à l’autre, avec une lenteur extrême. Un mâle était suivi par un grand nombre de femelles, dont plusieurs portaient leurs petits sur leurs épaules. Les naturalistes ont souvent décrit les singes hurleurs qui vivent en société dans les différentes parties de l’Amérique : ils se ressemblent partout dans leurs mœurs, quoique les espèces ne soient pas toujours les mêmes. On ne se lasse pas d’admirer l’uniformité avec laquelle les Araguates exercent leurs mouvements. Partout où les branches des arbres voisins ne se touchent pas, le mâle qui conduit la bande se suspend par la partie prenante et calleuse de sa queue et, laissant tomber le reste du corps, il se balance jusqu’à ce que dans une des oscillations, il puisse atteindre la branche voisine. Toute la file exécute au même endroit le même mouvement. Il est presque superflu de faire observer ici combien est hasardée l’assertion d’Ulloa3 et de tant de voyageurs instruits d’après laquelle les Marimondes,4 les Araguates et d’autres singes qui ont la queue prenante, forment une espèce de chaîne pour atteindre le rivage opposé d’un fleuve. Nous avons eu occasion, pendant cinq ans, d’observer des milliers de ces animaux et, par cette raison même, nous n’avons pas ajouté foi à des récits qui peut-être ont été inventés par les Européens eux-mêmes, quoique les Indiens des missions les répètent, comme s’ils leur eussent été transmis par leurs pères. L’homme le plus éloigné de la civilisation jouit de l’étonnement qu’il produit en racontant les merveilles de son pays. Il dit avoir vu ce qu’il imagine que d’autres auraient pu voir. Tout sauvage est chasseur et les contes de chasseurs empruntent d’autant plus à l’imagination que les animaux dont ils nous vantent les ruses sont doués d’un plus haut degré d’intelligence. De là les fictions dont les renards et les singes, les corbeaux et le Condor des Andes ont été l’objet dans les deux hémisphères.

On accuse les Araguates d’abandonner quelquefois leurs petits pour être plus légers dans la fuite lorsqu’ils sont poursuivis par des chasseurs indiens. On dit avoir vu des mères qui détachaient le petit de leurs épaules pour le jeter à bas de l’arbre. J’aime à croire qu’un mouvement purement accidentel a été pris pour un mouvement prémédité. Les Indiens ont de la haine ou de la prédilection pour de certaines races de singes ; ils aiment les Viuditas, les Titis et en général tous les petits Sagouins, tandis que les Araguates, à cause de leur aspect triste et de leur hurlement uniforme, sont à la fois détestés et calomniés. En réfléchissant sur les causes qui peuvent faciliter la propagation du son dans l’air, pendant la nuit, j’ai cru important de déterminer avec précision la distance à laquelle, surtout par un temps humide et orageux, on entend le hurlement d’une bande d’Araguates. Je crois m’être assuré qu’on le distingue à 800 toises (≈ 1 560 m) de distance. Les singes qui sont munis de quatre mains ne peuvent faire des excursions dans les Llanos et lorsqu’on se trouve au milieu des vastes plaines couvertes d’herbe, il est facile de reconnaître un groupe isolé d’arbres duquel sort le bruit, et qui est habité par des singes hurleurs. Or, en se dirigeant vers ce groupe d’arbres, ou en s’en éloignant, on mesure le maximum de la distance à laquelle le hurlement se fait entendre. Ces distances m’ont paru quelquefois d’un tiers plus grandes pendant la nuit, surtout lorsque le temps est couvert, très chaud et humide.

1Voyez plus haut, Tom. IV, chap. XIX.

2Simia ursina. Voyez 1. c., Chap. VIII.

3Ce voyageur célèbre n’a pas hésité de faire représenter dans une gravure cette manœuvre extraordinaire des singes à queue prenante. Voyez Viage a la America méridional (Madrid, 1748), Tom. I, p. 144-149.

4Simia Belzebuth. Voyez mes Obs, de Zool, Tom. I.

9782355832963
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