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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 3 - Caripe - A. de Humboldt, A. Bonpland

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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 3 - Caripe

A. de Humboldt, A. Bonpland

138 x 204 mm - 130 pages - Texte - Noir et blanc - Broché

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CGV

Montagnes de la Nouvelle Andalousie - Vallée de Cumanacoa

Cime du Cocollar - Missions des Indiens Chaymas

Notre première excursion à la péninsule d’Araya fut bientôt suivie d’une autre plus longue et plus instructive dans l’intérieur des montagnes, aux missions des Indiens Chaymas. Des objets d’un intérêt varié y appelaient notre attention. Nous entrions dans un pays hérissé de forêts : nous allions visiter un couvent ombragé de palmiers et de fougères en arbres, situé dans une vallée étroite, où l’on jouit, au centre de la zone torride, d’un climat frais et délicieux. Les montagnes d’alentour renferment des cavernes habitées par des milliers d’oiseaux nocturnes et, ce qui frappe plus l’imagination que toutes les merveilles du monde physique, on trouve au-delà de ces montagnes, un peuple naguère encore nomade sortant à peine de l’état de nature sauvage sans être barbare, stupide plutôt par ignorance que par un long abrutissement. À cet intérêt si puissant se mêlaient involontairement des souvenirs historiques. C’est dans le promontoire de Paria que Colomb a reconnu le premier la terre continentale : c’est là que se terminent ces vallons, dévastés tour à tour par les Caribes guerriers et anthropophages et par les peuples commerçants et policés de l’Europe. Dans le commencement du seizième siècle, les malheureux Indiens des côtes de Carupano, de Macarapan et de Caracas furent traités comme l’ont été de nos jours les habitants de la côte de Guinée. On cultivait le sol des Antilles ; on y transplantait des végétaux de l’ancien continent ; mais la terre ferme resta longtemps étrangère à un système régulier de colonisation. Si les Espagnols en visitaient le littoral, ce n’était que pour se procurer soit par violence, soit par échange des esclaves, des perles, des grains d’or et du bois de teinture. On crut ennoblir les motifs de cette avarice insatiable en affectant un zèle passionné pour la religion, car chaque siècle a ses nuances, son caractère particulier.

La traite des indigènes à teint cuivré fut accompagnée des mêmes actes d’inhumanité que celle des Nègres africains : elle eut aussi les mêmes suites, elle rendit plus farouches et les vainqueurs et les vaincus. Dès lors les guerres devinrent plus fréquentes parmi les indigènes ; les prisonniers furent traînés de l’intérieur des terres vers les côtes pour être vendus aux Blancs qui les enchaînaient sur leurs vaisseaux. Cependant les Espagnols étaient à cette époque, et furent encore longtemps après, une des nations les plus civilisées de l’Europe. La vive lumière dont brillaient les lettres et les arts en Italie, avait rejailli sur tous les peuples dont les langues remontent à la même source que celle du Dante et de Pétrarque. On aurait dit qu’un adoucissement général dans les mœurs devait être la suite de ce développement de l’esprit, de ces élans sublimes de l’imagination. Mais au-delà des mers, partout où la soif des richesses amène l’abus de la puissance, les peuples de l’Europe, à toutes les époques de l’histoire, ont déployé le même caractère. Le beau siècle de Léon X fut signalé dans le Nouveau Monde, par des actes de cruauté qui semblent appartenir aux siècles les plus barbares. On est moins surpris de l’effrayant tableau que présente la conquête de l’Amérique, si l’on se rappelle ce qui se passe encore, malgré les bienfaits d’une législation plus humaine, sur les côtes occidentales de l’Afrique.

Le commerce des esclaves avait cessé depuis longtemps à la terre ferme, grâce aux principes adoptés par Charles Quint ; mais les Conquistadores en continuant leurs incursions, prolongeaient ce système de petite guerre qui a diminué la population américaine, perpétué les haines nationales, étouffé pendant longtemps les germes de la civilisation. Enfin, des missionnaires, protégés par le bras séculier, firent entendre des paroles de paix. Il appartenait à la religion de consoler l’humanité d’une partie des maux causés en son nom ; elle a plaidé la cause des indigènes devant les rois ; elle a résisté aux violences des commendataires ; elle a réuni des tribus errantes dans ces petites communautés que l’on appelle missions et dont l’existence favorise les progrès de l’agriculture. C’est ainsi que se sont formés insensiblement, mais d’après une marche uniforme et préméditée, ces vastes établissements monastiques, ce régime extraordinaire, qui tend sans cesse à s’isoler et place sous la dépendance des ordres religieux des pays quatre ou cinq fois plus étendus que la France.

Des institutions si utiles pour arrêter l’effusion du sang et pour jeter les premières bases de la société sont devenues par la suite contraires à ses progrès. L’effet de l’isolement a été tel que les Indiens sont restés dans un état peu différent de celui où ils se trouvaient lorsque leurs habitations éparses n’étaient point encore réunies autour de la maison du missionnaire. Leur nombre a considérablement augmenté, mais non la sphère de leurs idées.

Ils ont perdu progressivement de cette vigueur de caractère et de cette vivacité naturelle qui, dans tous les états de l’homme, sont les nobles fruits de l’indépendance. En soumettant à des règles invariables jusqu’aux moindres actions de leur vie domestique, on les a rendus stupides à force de les rendre obéissants. Leur nourriture est en général plus assurée, leurs habitudes sont devenues plus paisibles ; mais assujettis à la contrainte et à la triste monotonie du gouvernement des missions, ils annoncent, par un air sombre et concentré, qu’ils ont sacrifié à regret la liberté au repos. Le régime monastique, restreint à l’enceinte du cloître tout en enlevant à l’État des citoyens utiles, peut servir quelquefois à calmer les passions, à consoler de grandes douleurs, à nourrir l’esprit de méditation ; mais transplanté dans les forêts du Nouveau Monde, appliqué aux rapports multipliés de la société civile, il a des suites d’autant plus funestes que sa durée est plus longue. Il entrave, de génération en génération, le développement des facultés intellectuelles ; il empêche les communications parmi les peuples, il s’oppose à tout ce qui élève l’âme et agrandit les conceptions. C’est par la réunion de ces causes diverses, que les indigènes qui habitent les missions se maintiennent dans un état d’inculture que nous appellerions stationnaire, si les sociétés ne suivaient pas la marche de l’esprit humain, si elles ne rétrogradaient point par cela même qu’elles cessent d’avancer.

Ce fut le 4 septembre, à cinq heures du matin, que nous commençâmes notre voyage aux missions des Indiens Chaymas et au groupe de montagnes élevées qui traversent la Nouvelle Andalousie. On nous avait conseillé, à cause de l’extrême difficulté des chemins, de réduire nos bagages au plus petit volume. Deux bêtes de somme suffisaient en effet pour porter nos provisions, nos instruments et le papier nécessaire pour sécher les plantes. Une même caisse renfermait un sextant, une boussole d’inclinaison, un appareil pour déterminer la déclinaison magnétique, des thermomètres et l’hygromètre de Saussure. C’est le choix des instruments auquel nous nous arrêtâmes constamment dans les courses de peu de durée. Quant au baromètre, il exigeait plus de soins encore que le garde-temps : je puis ajouter que c’est l’instrument qui donne le plus d’embarras aux voyageurs. Nous le confiâmes pendant cinq ans à un guide qui nous suivait à pied et cette précaution, assez dispendieuse, ne l’a pas toujours mis à l’abri des accidents. Ayant déterminé avec précision l’époque des marées atmosphériques, c’est-à-dire les heures auxquelles le mercure monte et descend régulièrement tous les jours sous les tropiques, nous avions reconnu la possibilité de niveler le pays au moyen du baromètre, sans employer des observations correspondantes faites à Cumana. Les plus grands changements dans la pression de l'air ne s’élèvent dans ces climats, sur les côtes, qu’à 1 - 1,3 ligne; et si l’on a une seule fois marqué, dans un lieu et à une heure quelconque, la hauteur du mercure, on peut indiquer avec quelque probabilité les variations qu’éprouve cette hauteur pendant l’année entière, à toutes les époques du jour et de la nuit1. Il en résulte que, sous la zone torride, le manque d’observations correspondantes ne peut guère causer des erreurs qui excèdent 12 - 15 toises (≈ 23 - 29 m), ce qui est peu important lorsqu’il s’agit d’un nivellement géologique, ou de l’influence des hauteurs sur le climat et la distribution des végétaux.

1Voyez mes Observ. astron., Tom. I, p. 289.

9782355832857
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