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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 1 - Les Canaries - A. de Humboldt, A. Bonpland

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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent - Tome 1 - Les Canaries

A. de Humboldt, A. Bonpland

Tome 1/13

138 x 204 mm - 130 pages - Texte - Noir et blanc - Broché

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Le 7, nous coupâmes le parallèle du cap Finistère. Le groupe de rochers granitiques auquel appartient ce promontoire, de même que celui de Torianes et le Mont-de-Corcubion, porte le nom de la Sierra de Torinona. Le cap Finistère est plus bas que les terres voisines ; mais la Torinona est visible au large à 17 lieues de distance, ce qui prouve que l’élévation de ses plus hautes cimes n’est pas moindre de 300 toises (≈ 585 m). Les navigateurs espagnols prétendent que dans ces atterrages, la déclinaison magnétique diffère extraordinairement de celle que l’on observe au large. En effet, M. Bory1, dans l’expédition de la corvette l’Amaranthe, a trouvé, en 1761, que la variation de l’aiguille déterminée à terre au cap même, était de quatre degrés plus petite qu’on ne pouvait le supposer d’après les observations faites à la même époque le long de ces côtes. De même que le granite de la Galice contient de la mine d’étain disséminée dans sa masse, celui du cap Finistère renferme peut-être du fer micacé. Les montagnes du Haut-Palatinat offrent en effet des roches granitiques dans lesquelles des cristaux de fer micacé remplacent le mica commun.

Le 8, au coucher du Soleil, on signala du haut des mâts, un convoi anglais qui rangeait la côte vers le sud-est. Pour l’éviter, nous fîmes fausse route pendant la nuit. Dès ce moment il ne nous fut plus permis d’avoir de la lumière dans la grande chambre de peur d’être aperçus de loin. Cette précaution employée à bord de tous les bâtiments marchands et prescrite dans les règlements des paquebots de la marine royale, nous a causé un ennui mortel pendant les traversées que nous avons faites dans le cours de cinq années consécutives. Nous avons été constamment forcés de nous servir de fanaux sourds pour examiner la température de l’eau de la mer ou pour lire la division du limbe des instruments astronomiques. Dans la zone torride où le crépuscule ne dure que quelques minutes, on se trouve réduit à l’inaction dès six heures du soir. Cet état de choses m’a contrarié d’autant plus que par l’effet de ma constitution, je n’ai jamais connu le mal de mer et que je sens une ardeur extrême pour le travail pendant tout le temps que je me trouve embarqué.

Un voyage des côtes d’Espagne aux îles Canaries et de là à l’Amérique méridionale, n’offre presque aucun événement qui mérite de fixer l’attention, surtout lorsqu’il a lieu pendant la belle saison. C’est une navigation moins dangereuse que ne l’est souvent la traversée des grands lacs de la Suisse. Je me bornerai par conséquent à exposer dans cette Relation les résultats généraux des expériences magnétiques et météorologiques que j’ai faites dans cette partie de l’Océan, et à ajouter quelques notions propres à intéresser les navigateurs. Tout ce qui concerne les variations de la température de l’air et de celle de la mer, l’état hygrométrique de l’atmosphère, la couleur bleue du ciel, l’inclinaison et l’intensité des forces magnétiques, se trouve réuni dans le Journal de route placé à la fin du troisième chapitre. On verra par le détail et par le nombre de ces expériences, que nous avons tâché de tirer parti des instruments que nous avons embarqués. Il serait à désirer que ces mêmes observations pussent être répétées dans les mers d’Afrique et d’Asie, pour faire connaître avec précision la constitution de l’atmosphère qui couvre le grand bassin des mers.

Le 9 juin, nous trouvant par les 39° 50' de latitude et les 16° 10' de longitude à l’ouest du méridien de l’Observatoire de Paris, nous commençâmes à sentir l’effet du grand courant qui, des îles Açores, se dirige sur le détroit de Gibraltar et sur les îles Canaries. En comparant le point déduit de la marche de la montre marine de Louis Berthoud à celui de l’estime des pilotes, j’étais en état de découvrir les plus petits changements dans la direction et la vitesse des courants. Depuis les 37° jusqu’aux 30° de latitude, le vaisseau fut porté quelquefois en vingt-quatre heures, de 18 à 26 milles à l’est. La direction du courant était d’abord E. 1/2 S. E. ; mais plus près du détroit, elle devient directement Est. Le capitaine Maskintosh et l’un des navigateurs les plus instruits de notre temps, sir Erasmus Gower, ont observé les modifications qu’éprouve ce mouvement des eaux dans les différentes saisons de l’année. Beaucoup de pilotes qui fréquentent les îles Canaries, se sont vus sur les côtes de Lancerote, quand ils s’attendaient à faire leur atterrage sur l’île de Ténériffe. M. de Bougainville2 dans son trajet du cap Finistère aux îles Canaries se trouva à la vue de l’île de Fer, de 4° plus à l’est que son estime ne le lui indiquait.

On attribue vulgairement le courant qui se fait sentir entre les îles Açores, les côtes méridionales du Portugal et les îles Canaries, à cette tendance vers l’est que le détroit de Gibraltar imprime aux eaux de l’Océan Atlantique. M. de Fleurieu, dans les notes ajoutées au voyage du capitaine Marchand,3 observe même que la Méditerranée, perdant par l’évaporation plus d’eau que les fleuves ne peuvent en verser, cause un mouvement dans l’Océan voisin et que l’influence du détroit se fait sentir au large dans un éloignement de six cents lieues. Sans dérober aux sentiments d’estime que je conserve pour un navigateur dont les ouvrages justement célèbres m’ont fourni beaucoup d’instruction, il me sera permis de considérer cet objet important sous un point de vue beaucoup plus général.

Quand on envisage d’un coup d’œil l’Atlantique, ou cette vallée profonde qui sépare les côtes occidentales de l’Europe et de l’Afrique des côtes orientales du nouveau continent, on distingue une direction opposée dans le mouvement des eaux. Entre les tropiques, surtout depuis les côtes du Sénégal jusqu’à la mer des Antilles, le courant général, et le plus anciennement connu des marins, porte constamment d’orient en occident. On le désigne sous le nom de courant équinoxial. Sa rapidité moyenne, correspondant à différentes latitudes, est à peu près la même dans l’Atlantique et dans la mer du Sud. On peut l’évaluer à 9 ou 10 milles en vingt-quatre heures, par conséquent à 0,69 ou à 0,65 pied par seconde4. Dans ces parages, les eaux courent vers l’ouest avec une vitesse égale au quart de celle de la plupart des grandes rivières de l’Europe. Le mouvement de l’Océan, opposé à celui de la rotation du globe, n’est vraisemblablement lié à ce dernier phénomène qu’autant que la rotation change en vents alizés les vents polaires qui, dans les basses régions de l’atmosphère, ramènent l’air froid des hautes latitudes vers l’équateur5. C’est à l’impulsion générale que ces vents alizés donnent à la surface des mers qu’on doit attribuer le courant équinoxial, dont les variations locales de l’atmosphère ne modifient pas sensiblement la force et la rapidité.

Dans le canal que l’Atlantique a creusé entre la Guyane et la Guinée, sur le méridien de 20 ou 23 degrés, depuis les 8 ou 9 jusqu’aux 2 ou 3 degrés de latitude boréale, où les vents alizés sont souvent interrompus par des vents qui soufflent du sud et du sud-sud-ouest, le courant équinoxial est moins constant dans sa direction. Vers les côtes d’Afrique, les vaisseaux se trouvent entraînés au sud-est tandis que, vers la baie de tous les Saints et vers le cap Saint-Augustin, dont les atterrages sont redoutés par les navigateurs qui se dirigent sur l’embouchure du Rio de la Plata, le mouvement général des eaux est masqué par un courant particulier. Les effets de ce dernier courant s’étendent depuis le cap Saint-Roch jusqu’à l’île de la Trinité : il porte dans le nord-ouest avec une vitesse moyenne d’un pied à un pied et demi par seconde.

Le courant équinoxial se fait sentir, quoique faiblement, même au-delà du tropique du Cancer, par les 26 et 28 degrés de latitude ; dans le vaste bassin de l’Océan Atlantique, à six ou sept cents lieues des côtes d’Afrique, les vaisseaux d’Europe destinés aux îles Antilles, trouvent leur marche accélérée avant qu’ils parviennent à la zone torride. Plus au nord, sous les 28 et 55 degrés, entre les parallèles de Ténériffe et de Ceuta, par les 46 et 48 degrés de longitude, on ne remarque aucun mouvement constant : car une zone de 140 lieues de largeur sépare le courant équinoxial, dont la tendance est vers l’occident, de cette grande masse d’eau qui se dirige vers l’orient et se distingue par sa température singulièrement élevée. C’est sur cette masse d’eau, connue sous le nom de Gulf-stream6, que les belles observations de Franklin et de sir Charles Blagden ont appelé l’attention des physiciens, dès l’année 1776. Comme sa direction est devenue récemment un objet important de recherches parmi les navigateurs américains et anglais, nous devons remonter plus haut pour embrasser ce phénomène dans sa généralité.

Le courant équinoxial pousse les eaux de l’Océan Atlantique vers les côtes habitées par les Indiens Mosquitos et vers celles de Honduras. Le nouveau continent, prolongé du sud au nord, s’oppose comme une digue à ce courant. Les eaux se portent d’abord au nord-ouest ; et, passant dans le golfe du Mexique, par le détroit que forment le cap Catoche et le cap Saint-Antoine, elles suivent les sinuosités de la côte mexicaine depuis la Vera-Cruz jusqu’à l’embouchure du Rio del Norte, et de là aux bouches du Mississippi et aux bas-fonds situés à l’ouest de l’extrémité australe de la Floride. Après ce grand tournoiement à l’ouest, au nord, à l’est et au sud, le courant se porte de nouveau au nord, en se jetant avec impétuosité dans le canal de Bahama. J’y ai observé au mois de mai 1804, sous les 26 et 27 degrés de latitude, une célérité de 80 milles en vingt-quatre heures, ou de 5 pieds par seconde, quoiqu’à cette époque le vent du nord soufflât avec une force extraordinaire. Au débouquement du canal de Bahama, sous le parallèle du cap Canaveral, le Gulf-stream, ou courant de la Floride, se dirige au nord-est. Sa vitesse ressemble à celle d’un torrent elle y est quelquefois de cinq milles par heure. Le pilote peut juger avec quelque certitude de l’erreur* de son point d’estime et de la proximité de son atterrage sur New York, sur Philadelphie ou sur Charlestown7 dès qu’il atteint le bord du courant : car la température élevée des eaux, leur forte salure, leur couleur bleu-indigo et les traînées de varech qui en couvrent la surface, de même que la chaleur de l’atmosphère environnante, très sensible en hiver, font reconnaître le Gulf-stream. Sa vitesse diminue vers le nord en même temps que sa largeur augmente et que les eaux se refroidissent. Entre Cayo Biscaino et le banc de Bahama8, cette largeur n’est que de 15 lieues, tandis que sous les 28 degrés et demi de latitude elle est déjà de 17, et, sur le parallèle de Charlestown, vis-à-vis du cap Henlopen, de
40 à 50 lieues. La rapidité du courant atteint trois à cinq milles par heure là où la rivière est le plus étroite : elle n’est plus que d’un mille en avancement vers le nord. Les eaux du golfe mexicain, entraînées avec force au nord-est, conservent à tel point leur haute température, que, sous les 40 et 41 degrés de latitude, je les ai encore trouvées de 22,5° (18° R.), quand hors du courant, la chaleur de l’Océan à sa surface était à peine de 17,5° (14° R.). Sur le parallèle de New York et d’Oporto, la température du Gulf-stream égale par conséquent celle que les mers des tropiques nous offrent par les 18 degrés de latitude, c’est-à-dire sur le parallèle de Porto-Rico et des îles du cap Vert.

À l’est du port de Boston et sur le méridien de Halifax sous les 41° 25' de latitude et les 67 degrés de longitude, le courant atteint près de 80 lieues marines de largeur. C’est là qu’il se dirige tout d’un coup à l’est, de manière que son bord occidental, en se recourbant, devient la limite boréale des eaux courantes et qu’il rase l’extrémité du grand banc de Terre-Neuve que M. de Volney appelle très ingénieusement la barre de l’embouchure de cet énorme fleuve marin9. Les eaux froides de ce banc qui, selon mes expériences ont une température de 8,7° à 10° (70 ou 8° R.), offrent un contraste frappant avec les eaux de la zone torride poussées au nord par le Gulf-stream, dont la température est de 21° à 22,5° (17° à 18° R.). Dans ces parages le calorique se trouve réparti dans l’Océan d’une manière étrange : les eaux du banc sont de 9,4° plus froides que la mer voisine, et cette mer est de 5° plus froide que le courant. Ces zones ne peuvent se mettre en équilibre de température, parce que chacune d’elles a une source de chaleur ou une cause de refroidissement qui lui est propre, et dont l’influence est permanente10.

1Mémoires de l’Académie des sciences, 1768, p.280. Fleurieu, Voyage de l’Isis, Tom. I, p.225.

2 Voyage autour du monde, Vol. I, p.10.

3 Vol.II, p.9 et 229.

4En réunissant les observations que j’ai eu occasion de faire dans les deux hémisphères avec celles qui sont rapportées dans les Voyages de Cook, Lapérouse, d’Entrecasteaux, Vancouver, Macartnay, Krusenstern et Marchand, je trouve que la vitesse du courant général des tropiques varie de 5 à 18 milles en vingt-quatre heures ou de 0,3 à 1,2 pied par seconde.

5Halley on the cause of the général trade winds, dans les Phil. Trans. for the year 1735, p. 53. Dalton, Meteorogical Exp, and Essays, 1793, p. 89. La Place, Exposition du système du monde, p. 277. Les limites des vents alizés ont été déterminées pour la première fois par Dampierre en 1666.

6Sir Francis Drake remarqua déjà ce mouvement extraordinaire des eaux, mais il ne connaissait pas leur température élevée.

7Le courant de la Floride s’éloigne de plus en plus des côtes des États-Unis, à mesure qu’il avance vers le nord. Sa position étant assez exactement indiquée sur les nouvelles cartes marines, le navigateur trouve la longitude du vaisseau avec la précision d’un demi-degré, lorsque, sur le Lord du courant où commence le Eddy ou Contre-Courant, il obtient une bonne observation de latitude. Cette méthode est pratiquée par un grand nombre de capitaines de bâtiments marchands qui font le trajet d’Europe à l’Amérique septentrionale.

8Journal of Andrew Ellicott, Commissioner of the United States for determining the boundary on the Ohio and Mississippi, 1803, p.260. Hydraulic and naut. Obser. On the Atlantic ocean, by Gov. Pownall. (Lond. 1787).

9Tableau du climat et du sol des États-Unis, T.I, p.230. Romme, Tableau des vents, des marées et des courants, T. I, p.223.

10En traitant de la température de l’Océan il faut distinguer avec soin quatre phénomènes très différents, savoir : 1° la température de l’eau à sa surface correspondante à diverses latitudes, l’Océan étant considéré en repos ; 2° le décroissement du calorique dans les couches d’eau superposées les unes aux autres ; 3° l’effet des bas-fonds sur la température de l’océan ; 4° la température des courants qui font passer avec une vitesse acquise les eaux d’une zone à travers les eaux immobiles d’une autre zone.

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