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Souvenirs (tome 2) - Louise Élisabeth Vigée-Lebrun

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Souvenirs (tome 2) -

Louise Élisabeth Vigée-Lebrun

138 x 204 mm - 198 pages - Texte et reproductions - Noir et blanc - Broché

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CGV

CHAPITRE PREMIER

Turin - Porporati - Le Corrège - Parme -  M. de Flavigny - Les églises - L’infante de Parme - Modène -  Bologne - Florence. 

Après avoir traversé Chambéry, j’arrivai à Turin extrêmement fatiguée de corps et d’esprit, car une pluie battante m’avait empêchée, pendant toute la route, de descendre pour marcher un peu, et je ne connais rien de plus ennuyeux que les voiturins qui cheminent constamment au pas.

Enfin, mon conducteur me déposa dans une très mauvaise auberge. Il était neuf heures du soir ; nous mourions de faim ; mais comme il ne se trouvait rien à manger dans la maison, ma fille, sa gouvernante et moi, nous fûmes obligées de nous coucher sans souper.

Le lendemain de très bonne heure, je fis prévenir de mon arrivée le célèbre Porporati1, que j’avais beaucoup vu pendant son séjour à Paris. Il était alors professeur à Turin, et il vint aussitôt me faire une visite. Me trouvant si mal dans mon auberge, il me pria avec instance de venir loger chez lui, ce que je n’osai d’abord accepter ; mais il insista sur cette offre avec une vivacité si franche que je n’hésitai plus, et, faisant porter mes paquets, je le suivis aussitôt avec mon enfant. Je fus reçue par sa fille, âgée de dix-huit ans, qui logeait avec lui, et qui se joignit à son père pour avoir de moi tous les soins imaginables pendant les cinq ou six jours que je passai dans leur maison.

Étant pressée de continuer ma route vers Rome, je ne voulus voir personne à Turin. Je me contentai de visiter la ville et de faire quelques excursions dans les beaux sites qui l’environnent. La ville est fort belle ; toutes les rues sont parfaitement alignées et les maisons bâties régulièrement. Elle est dominée par une montagne appelée la Superga, lieu de sépulture, destinée aux rois de Sardaigne.

Porporati me conduisit d’abord au musée royal, où j’admirai une collection de superbes tableaux des diverses écoles, entre autres celui de la femme hydropique de Gérard Dow2, qu’on peut appeler un chef-d’œuvre dans son genre, et plusieurs tableaux admirables de Van Dick, parmi lesquels je dois citer celui qui représente une famille de bourgmestres, dont les figures sont d’un pied et demi de hauteur.

Il est certain que Van Dick a pris plaisir à faire ce tableau si remarquable ; car, non seulement les têtes et les mains, mais les draperies, les moindres accessoires, tout est fini et tout est parfait, tant pour le coloris que pour l’exécution. Van Dick, au reste, tenait la plus grande place dans ce musée du roi, où je trouvai peu de tableaux des maîtres d’Italie.

Porporati voulut aussi me mener au spectacle. Nous allâmes au grand théâtre, et là, j’aperçus aux premières loges le duc de Bourbon et le duc d’Enghien que je n’avais point vus depuis bien longtemps. Le père alors paraissait encore si jeune, qu’on l’aurait cru le frère de son fils. La musique me fit grand plaisir, et comme je demandais à Porporati si sa ville renfermait beaucoup d’amateurs des arts, il secoua la tête et me dit : «Ils n’en ont aucune idée, et voici ce qui vient de m’arriver ici : un très grand personnage, ayant entendu dire que j’étais graveur, est venu dernièrement chez moi pour me faire graver son cachet.» Cette petite anecdote suffit, je l’avoue, pour me donner une mince opinion des habitants de Turin sous le rapport des arts. 

Je quittai mes aimables hôtes pour aller à Parme. À peine étais-je arrivée dans cette dernière ville, que je reçus la visite du comte de Flavigny, qui y séjournait alors comme ministre de Louis XVI. M. de Flavigny avait soixante ans au moins ; je ne l’avais jamais rencontré en France ; mais son extrême bonté et la grâce qu’il mit à m’obliger en tout me le firent bientôt connaître et apprécier. Sa femme aussi combla de soins ma fille et moi, et leur société me fut de la plus agréable ressource dans une ville où je ne connaissais personne.

M. de Flavigny me fit voir tout ce que Parme offrait de remarquable.

Après avoir été contempler le magnifique tableau du Corrège, la Créche ou la Nativité3, je visitai les églises, dont les ouvrages de ce grand peintre sont aussi le plus admirable ornement. Je ne pus voir tant de tableaux divins sans croire à l’inspiration que l’artiste chrétien puise dans sa croyance : la fable a sans doute de charmantes fictions ; mais la poésie du christianisme me semble bien plus belle.

Je montai tout au haut de l’église Saint-Jean ; là, je m’établis dans le cintre pour admirer de près une coupole où le Corrège a peint plusieurs anges dans une gloire, entourés de nuages légers. Ces anges sont réellement célestes ; leurs physionomies, toutes variées, ont un charme impossible à décrire. Mais, ce qui m’a le plus surpris, c’est que les figures sont d’un fini tel, qu’en les regardant de près, on croit voir un tableau de chevalet sans que cela nuise en rien à l’effet de cette coupole, vue du bas de l’église.

On peut admirer aussi dans l’église de Saint-Antoine, en entrant à gauche, une autre figure de ce grand peintre, la plus gracieuse que je connaisse, et d’une couleur inimitable.

J’ai remarqué dans la bibliothèque de Parme un buste antique d’Adrien, très bien conservé, quoiqu’il ait été doré. Un petit Hercule en bronze d’un travail fort précieux, un petit Bacchus charmant, beaucoup de médaillons antiques, etc. ; mais le Corrège !... le Corrège est la grande gloire de Parme. M. le comte de Flavigny me présenta à l’infante (sœur de Marie-Antoinette), qui était beaucoup plus âgée que notre reine, dont elle n’avait ni la beauté ni la grâce. Elle portait le grand deuil de son frère l’empereur Joseph II, et ses appartements étaient tout tendus de noir ; en sorte qu’elle m’apparut comme une ombre, d’autant plus qu’elle était fort maigre et d’une extrême pâleur.

Cette princesse montait tous les jours à cheval. Sa façon de vivre comme ses manières étaient celles d’un homme. En tout, elle ne m’a point charmée, quoiqu’elle m’ait reçue parfaitement bien. 

Je ne séjournai que peu de jours à Parme ; la saison avançait et j’avais les montagnes de Bologne à traverser. J’étais donc très pressée de me mettre en route ; mais l’excellent M. de Flavigny me fit retarder mon départ de deux jours, parce qu’il attendait un ami auquel il désirait me confier, ne voulant pas que je traversasse les montagnes seule avec ma fille et la gouvernante. Cet ami 

(M. le vicomte de Lespignière) arriva, et je fus remise à ses soins. Son voiturin suivait le mien, en sorte que je voyageai avec la plus grande sécurité jusqu’à Rome.

Je m’arrêtai très peu à Modène, jolie petite ville, qui me parut fort agréable à habiter. Les rues sont bordées de longs portiques qui mettent les piétons à l’abri de la pluie et du soleil. Le palais a un aspect grandiose et élégant. Il renferme plusieurs beaux tableaux, un de Raphaël et plusieurs de Jules Romain, la femme adultère du Titien, etc. On y voit aussi quantité de curiosités remarquables et des dessins des plus grands maîtres italiens ; quelques statues antiques, un grand nombre de belles médailles, ainsi que des camées en agate très précieux.

La bibliothèque est fort belle ; elle contient, m’a-t-on dit, trente mille volumes, beaucoup d’éditions très rares et des manuscrits.

Le théâtre rappelle les amphithéâtres des anciens. Les remparts sont la promenade habituelle ; mais les campagnes qui bordent les grands chemins sont charmantes, riches et bien cultivées.

Après avoir traversé les montagnes qui ont bien quelque chose d’effrayant, car le chemin est très étroit et très escarpé, et bordé de précipices, ce qui m’engagea à en faire une partie à pied, nous arrivâmes à Bologne. Mon désir était de passer au moins une semaine dans cette ville pour y admirer les chefs-d’œuvre de son école, regardée généralement comme une des premières de l’Italie, et pour visiter tant de magnifiques palais dont elle est ornée. Tandis que, dans cette intention, je me pressais de défaire mes paquets : «Hélas, madame, me dit l’aubergiste, vous prenez une peine inutile ; car, étant Française, vous ne pouvez passer qu’une nuit ici.»

Me voilà au désespoir, d’autant plus que dans le moment même, je vis entrer un grand homme noir, costumé tout-à-fait comme Bartholo, ce qui me le fit reconnaître aussitôt pour un messager du gouvernement papal.

Ses habits, son visage pâle et sérieux, lui donnaient un aspect qui me fit tout-à-fait peur. Il tenait à la main un papier, que je pris naturellement pour l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. «Je sais ce que vous venez m’apprendre, signore, lui dis-je d’un air assez chagrin.» «Je viens vous apporter la permission de rester ici tant qu’il vous plaira, madame», répondit-il.

On juge de la joie que me donna une aussi bonne nouvelle, et de mon empressement à profiter de cette faveur4. Je me rendis aussitôt à l’église de Sainte-Agnès, où se trouve placé le tableau du martyre de cette sainte, peint par le Dominicain. La jeunesse, la candeur est si bien exprimée sur le beau visage de sainte Agnès, celui du bourreau qui la frappe d’un poignard forme un si cruel contraste avec cette nature toute divine, que la vue de cette admirable tableau me saisit d’une pieuse admiration.

Je m’étais agenouillée devant le chef-d’œuvre, et les sons de l’orgue me faisaient entendre l’ouverture d’Iphigénie parfaitement bien exécutée.

Le rapprochement involontaire que je fis entre la jeune victime des païens et la jeune victime chrétienne, le souvenir du temps si calme et si heureux où j’avais entendu cette même musique, et la triste pensée des maux qui pesaient alors sur ma malheureuse patrie, tout oppressa mon cœur au point que je me mis à pleurer amèrement et à prier Dieu pour la France. Heureusement j’étais seule dans l’église, et je pus y rester longtemps, livrée aux émotions si vives qui s’étaient emparées de mon âme.

En sortant, j’allai visiter plusieurs des palais qui renferment les chefs-d’œuvre des grands maîtres de l’école de Bologne, plus féconde qu’aucune autre école italienne. Il faudrait des volumes pour décrire les beautés dont le Guide, le Guerchin, les Carrache, le Dominicain, ont orné ces pompeuses habitations. Dans l’un de ces palais, le custode me suivait, s’obstinant à me nommer l’auteur de chaque tableau. Cela m’impatientait beaucoup, et je lui dis doucement qu’il prenait une peine inutile ; que je connaissais tous ces maîtres. Il se contenta donc de continuer seulement à m’accompagner ; mais comme il m’entendait m’extasier devant les plus beaux ouvrages en nommant le peintre, il me quitta pour aller dire à mon domestique : «Qui donc est cette dame ? J’ai conduit de bien grandes princesses, mais je n’en ai jamais vue qui s’y connaisse aussi bien qu’elle.»

Le palais Caprara renferme, dans sa première galerie, des trophées militaires indiens et turcs, dont plusieurs sont la dépouille de généraux vaincus par la famille Caprara. Le portrait du plus célèbre guerrier de ce nom est au bout de la galerie, qui, je crois, est unique dans son genre.

On voit, dans la seconde galerie, une tête de prophète et la Sibylle de Cumes du Guerchin, dans son meilleur temps ; une Ascension du Dominicain, quelques têtes de Carlo Dolce et du Titien ; une Sainte Famille du Carrache, et deux petits ronds de l’Albane, d’une grande finesse.

9782355832574
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