search

Les cahiers d'un mammifère - Erik Satie

14,00 €
TTC

Les cahiers d'un mammifère

Erik Satie

Comprenant le texte de Erik Satie, des gravures de Alfred Jarry et une introduction de Sébastien Arfouilloux.

138 x 204 mm - 98 pages - Texte et gravures - Noir et blanc - Broché

Quantité

 

Politique de sécurité

 

Livraison

 

CGV

Observations d’un Imbécile (moi) 

Ambroise Thomas1

Son art ? Je n’en parlerai pas, s’il vous plaît, me bornant à conter ici quelques impressions vagues.

Pourquoi parler de sa si curieuse prosodie ? Philine chante :- « Je-e suis Titania la blonde » ; Laërte nous dit : 

- « Belle, ayez pitié de-e nous. » C’est assez.

Mais où donc j’ai laissé mon parapluie ?

Son grand âge le désigna pour représenter la grandeur musicale de France. Il fut accepté sans protestation, comme il le fut sans joie, du reste. Cela indifférait.

Heureusement que ce parapluie n’avait pas une grande valeur.

La place qu’il occupa dans le monde de la musique officielle s’offrit considérable, mais ne l’augmenta pas dans l’esprit des artistes : quelque chose comme les superbes fonctions d’un général commandant de Corps d’Armée, très en vue et très honoraire. Ce n’est pas mal, direz-vous. Je veux bien.

J’ai dû oublier mon parapluie dans l’ascenseur.

Physiquement ? Il était grand, d’aspect sec, bourru : une sorte d’épouvantail. Avec obstination, il se singularisait en ne passant pas les bras, qu’il tenait contre le corps, dans les manches d’un copieux pardessus en ratine, fortement vaste, ce qui lui donnait l’air de porter perpétuellement un de ses amis sur son dos. C’était sa manière, à lui, de porter des longs cheveux.

Mon parapluie doit être très inquiet de m’avoir perdu.

Peut-être avait-il les bras trop gros ; ou bien, ne les pouvait-il mouvoir, direz-vous ? Je ne le crois pas : sa redingote et son gilet le revêtaient suivant l’usage établi depuis longtemps, se montrant corrects et noirs.

Il est mort comblé d’honneurs.

JUSTE REMARQUE (fragment)2

Pour Henriette Sauret

Je n’aime pas les plaisanteries, non plus que les choses s’en approchant. Que prouve une plaisanterie ?

La Grande Histoire du Monde en relate fort peu de remarquables. Il est rare qu’une plaisanterie puise sa source aux gracieuses entrailles de la Beauté ; mais il est certain qu’elle sort bien souvent des aisselles infectes de la Méchanceté.

Aussi, je ne plaisante jamais ; et ne puis-je que vous conseiller d’en faire autant.

Une des plaisanteries les plus sottes qui soient venues à la connaissance des hommes est, je crois, celle qui eut pour but le Déluge. Il est aisé de voir combien cette plaisanterie fut grossière et inhumaine, même à son époque ; aussi bien que l’on constate qu’elle n’a absolument rien prouvé, et que la Philosophie n’en a été augmentée d’aucune manière.

Évidence : Par cela, il apparaît, sur les délicieux sommets de la Raison, que la Plaisanterie n’est qu’un Art inférieur qui ne se doit pas enseigner, qui ne se peut magnifier, quelque en soit son titre, quelque en soit la fin que l’on se propose.

1 - L’Œil de veau. Revue encyclopédique à l’usage des gens d’esprit, 

1ère année, n° 2, février 1912, p. 33.

2 - Ibid., 1ère année, n° 4, mai-juin 1912, p. 117.

Mémoires d’un amnésique

CE QUE JE SUIS (fragment).1

Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien.* C’est juste.

Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. Que l’on prenne le « Fils des Étoiles » ou les « Morceaux en forme de poire », « En habit de Cheval » ou les « Sarabandes », on perçoit qu’aucune idée musicale n’a présidé à la création de ces œuvres. C’est la pensée scientifique qui domine.

Du reste, j’ai plus de plaisir à mesurer un son que je n’en ai à l’entendre. Le phonomètre à la main, je travaille joyeusement et sûrement.

Que n’ai-je pesé ou mesuré ? Tout de Bee- thoven, tout de Verdi, etc. C’est très curieux.

La première fois que je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai, je vous assure, jamais vu chose plus répugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir.

Au phono-peseur un fa dièse ordinaire, très commun, atteignit 93 kilogrammes. Il émanait d’un fort gros ténor dont je pris le poids.

Connaissez-vous le nettoyage des sons ? C’est assez sale. Le filage est plus propre ; savoir les classer est très minutieux et demande une bonne vue. Ici nous sommes dans la phonotechnique.

Quant aux explosions sonores, souvent si désagréables, le coton, fixé dans les oreilles, les atténue, pour soi, convenablement. Ici, nous sommes dans la pyrophonie.

Pour écrire mes « Pièces Froides », je me suis servi d’un caléidophone-enregistreur. Cela prit sept minutes. J’appelai mon domestique pour les lui faire entendre.

Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C’est plus varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune.

En tout cas, au motodynamophone, un phonométreur médiocrement exercé peut, facilement, noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien, dans le même temps, avec le même effort. C’est grâce à cela que j’ai tant écrit.

L’avenir est donc à la philophonie.

* Voir : O. Séré, Musiciens français d’aujourd’hui p. 138.

PARFAIT ENTOURAGE (fragment).2

Vivre au centre d’œuvres glorieuses de l’Art est une des plus grandes joies qui se puissent ressentir. Parmi les précieux monuments de la pensée humaine que la modestie de ma fortune m’a fait choisir pour partager ma vie, je parlerai d’un magnifique faux Rembrandt, profond et large d’exécution, si bon 

à presser du bout des yeux, comme un fruit gras, trop vert.

Vous pourriez voir aussi, dans mon cabinet de travail, une toile d’une beauté incontestable, objet d’admiration unique : le délicieux « Portrait attribué à un Inconnu ».

Vous ai-je parlé de mon Téniers simulé ? c’est une adorable et douce chose, pièce rare entre toutes.

Ne sont-ce pas là des pierreries divines, serties de bois dur ? Oui ?

Pourtant, ce qui surpasse ces œuvres magistrales ; ce qui les écrase du poids formidable d’une géniale majesté ; ce qui les fait pâlir par son éblouissante lumière ? un faux manuscrit de Beethoven - sublime symphonie apocryphe du maître - acheté pieusement par moi, il y a dix ans, je crois.

Des œuvres du grandiose musicien, cette 10e symphonie, encore ignorée, est une des plus somptueuses. Les proportions en sont vastes comme un palais ; les idées en sont ombreuses et fraîches ; les développements en sont précis et justes.

Il fallait que cette symphonie existât : le nombre 9 ne saurait être beethovénien. Il aimait le système décimal : « J’ai dix doigts », expliquait-il.

Venus pour absorber filialement ce chef-d’œuvre, de leurs oreilles méditatives et recueillies, quelques-uns, sans raison, crurent à une conception inférieure de Beethoven, et le dirent. Ils allèrent plus loin même.

Beethoven ne peut être inférieur à lui-même, dans aucun cas. Sa technique et sa forme restent augurales, même dans l’infime. Le rudimentaire ne lui est applicable. Il ne s’intimide pas du contrefait imputé à sa personne artistique.

Croyez-vous qu’un athlète, longuement célébré, dont la force et l’adresse furent reconnus par des triomphes publics, s’infériore du fait de porter aisément un simple bouquet de tulipes et de jasmins assemblés ? Est-il moindre, si l’aide d’un enfant 

s’y ajoute ?

Vous n’y encontrerez pas.

MES TROIS CANDIDATURES (fragment).

Plus heureux que moi, Gustave Charpentier est membre de l’Institut de France. Qu’il reçoive ici-même les tendres applaudissements d’un vieil ami.

Je fus, trois fois, candidat à la Délicate Réunion : fauteuil d’Ernest Guiraud ; fauteuil de Charles Gounod ; fauteuil d’Ambroise Thomas.

MM. Paladilhe, Dubois & Lenepveu me furent, sans raison du reste, préférés. Et cela me fit grosse peine.

Bien que n’étant pas très observateur, il me sembla que les Précieux Membres de l’Académie des Beaux-Arts usaient, devers ma personne, d’un entêtement, d’un voulu frisant l’obstination la plus calculée. Et cela me fit grosse peine.

Au temps de l’élection de M. Paladilhe, mes amis me dirent : - « Laissez faire : plus tard, il votera pour vous, Maître. Sa voix sera d’un grand poids. » Je n’eus ni son vote, ni sa voix, ni son poids. Et cela me fit grosse peine.

Au temps de l’élection de M. Dubois, mes amis me dirent : - « Laissez faire : plus tard, ils seront deux qui voteront pour vous, Maître. Leur voix sera d’un grand poids. » Je n’eus ni leur vote, ni leur voix, ni leur poids. Et cela me fit grosse peine.

Je me retirai. M. Lenepveu crut qu’il serait de bon ton d’occuper un fauteuil qui m’était destiné, et ne vit pas l’inconvenance qu’il y avait à le faire. Il s’assit froidement à ma place. Et cela me fit grosse peine.

Toujours avec mélancolie, je me souviendrai de M. Emile Pessard, mon vieux Compagnon de lutte. J’ai pu constater, à plusieurs reprises, qu’il s’y prenait fort mal, sans aucune habileté, manquant de la plus simple astuce. Il ne sait pas, et l’on voit trop qu’il ne sait pas. Pauvre bon Monsieur ! Combien il aura du mal à se caser, à se faufiler à travers un sein pour lui si peu aimable, pour lui si peu accueillant, pour lui si peu hospitalier ! Voilà vingt ans que je le vois s’arc-bouter à cet ingrat, à ce maussade, à ce triste objet ; tandis que les subtils compères du Palais-Mazarin le regardent étonnés, tout surpris de sa ténacité incapable et de sa pâle impuissance.

Et cela me fait grosse peine.

9782355832277
chat Commentaires (0)