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Point de lendemain (versions de 1777 et 1812) - Dominique Vivant Denon

11,00 €
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Point de lendemain

Dominique Vivant Denon

Comprenant les deux versions, celle de 1777 et celle de 1812

138 x 204 mm - 64 pages - Texte - Noir et blanc - Reliure 2 points métal

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Point de lendemain

Version de 1777 

La Comtesse de *** me prit sans m’aimer, continua Damon : elle me trompa. Je me fâchai, elle me quitta : cela était dans l’ordre. Je l’aimais alors, et, pour me venger mieux, j’eus le caprice de la ravoir, quand à mon tour, je ne l’aimai plus. J’y réussis et lui tournai la tête : c’est ce que je demandais. Elle était amie de Madame de T. qui me lorgnait depuis quelque temps, et semblait avoir de grands desseins sur ma personne. Elle y mettait de la suite, se trouvait partout où j’étais, et menaçait de m’aimer à la folie, sans cependant que cela prît sur sa dignité et sur son goût pour les décences ; car, comme on le verra, elle y était scrupuleusement attachée.

Un jour que j’allais attendre la Comtesse dans sa loge à l’Opéra, j’arrivai de si bonne heure, que j’en avais honte : on n’avait pas commencé. À peine entrais-je, je m’entends appeler de la loge d’à côté. N’était-ce pas encore la décente Madame de T. ! « Quoi ! déjà, me dit-on, quel désœuvrement ! Venez donc près de moi. » J’étais loin de m’attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d’extraordinaire. On va vite avec l’imagination des femmes ; et dans ce moment, celle de Madame de T. fut singulièrement inspirée. « Il faut, me dit-elle, que je vous sauve du ridicule d’une pareille solitude ; il faut… l’idée est excellente ; et, puisque vous voilà, rien de plus simple que d’en passer ma fantaisie. Il semble qu’une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir ? Ils seraient vains, je vous en avertis : je vous enlève. Laissez-vous conduire, point de question, point de résistance… Abandonnez-vous à la Providence ; appelez mes gens. Vous êtes un homme unique, délicieux. Je me prosterne… » On me presse de descendre, j’obéis. J’appelle, on arrive. « Allez chez Monsieur, dit-on à un domestique ; avertissez qu’il ne rentrera point ce soir… » Puis on lui parle à l’oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots ; l’Opéra commence, on me fait taire : on écoute, ou l’on fait semblant d’écouter. À peine le premier acte est-il fini, qu’on apporte un billet à Madame de T., en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, donne ses ordres, et je suis déjà hors de la ville, avant d’avoir pu m’informer de ce qu’on voulait faire de moi.

Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n’avais bien su qu’elle était femme à grande passion, et que dans l’instant même elle avait une inclination bien reconnue, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j’aurais été tenté de me croire en bonne fortune : elle était également instruite de la situation de mon cœur ; car la Comtesse de *** était, comme je l’ai déjà dit, l’amie intime de Madame de T. Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j’attendis les événements. Nous relayâmes et repartîmes comme l’éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d’insistance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie. 

— Elle vous mènera dans un très beau séjour ; mais devinez où ? Je vous le donne en mille… Chez mon mari. Le connaissez-vous ? 

— Pas du tout. 

— Eh bien, moi, je le connais un peu ; et je crois que vous en serez content : on nous réconcilie. Il y a six mois que cela s’arrange, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller le trouver. 

— Oui ; mais, s’il vous plaît, que ferai-je là, moi ? À quoi puis-je être bon ? 

— Ce sont mes affaires. J’ai craint l’ennui d’un tête-à-tête : vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir. 

— Prendre le jour d’un raccommodement pour me présenter ! cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence, si à vingt-cinq ans on pouvait l’être. Ajoutez à cela l’air d’embarras qu’on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois à la démarche où vous vous engagez. 

— Ah, point de morale, je vous en conjure ; vous manquez l’objet de votre emploi. Il faut m’amuser, me distraire, et non me prêcher. 

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