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Être arbre - Sophie Lhulotte

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Être arbre

Sophie Lhulotte

138 x 204 mm - 90 pages - Texte + photos - Noir et blanc - Broché

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CGV

En regardant une toile de Klimt me sont revenus en mémoire tous les jardins où j’ai passé ma vie. Cette toile, « Après la pluie - jardin avec des poules » mon père l’affectionnait particulièrement et il me l’avait fait regarder. Ses verts en sont profonds  ; ils aimantent la pensée avec une telle puissance que l’œil se met à vagabonder dans l’herbe mouillée, entre les arbres du verger juste assez serrés pour laisser passer le regard au-delà  ; des petites poules blanches et noires ponctuent la marche et invitent à rester encore. Klimt a peint un morceau de monde familier qui paraît bien modeste et désuet... des poules dans l’herbe.... cependant tout y est riche d’une vie rarement atteinte. Son idée profonde d’un moment au jardin, éternisé, vibre sur la toile de senteurs et de sons légers, on se laisse emporter et voilà qu’on se transporte en nous-mêmes, dans nos souvenirs. Cette toile est bienfaisante. 

Jusqu’ici je n’avais jamais mesuré à quel point les heures passées dans ces jardins subitement revenus à ma mémoire, avaient été pour moi une École, ni à quel point mon amour et mon goût des arbres et de toutes les plantes du monde y avaient pris racine, au moins autant que dans les heures passées à vagabonder dans les forêts. 

Tout autant qu’une forêt, un jardin est une fenêtre sur l’inconnu merveilleux avec lequel nous partageons notre vie. Pourquoi faudrait-il en avoir peur, pourquoi faudrait-il l’oublier, nous en priver  ?

1 – Celui-là, sans doute le tout premier, où très jeune, je rêvais que je domestiquais tout un clos autour du grand seringua constellé, posé comme l’étoile centrale de mon royaume... L’herbe y serait douce et bien verte, les barrières de lierre et mes princes et amies princesses en habits de soie brodée, y partageraient avec moi ces délices verts fleuris, dans la douceur et les senteurs incomparables. 

Plus loin c’était le clos des grands. Mon père y officiait, non pas en jardinier — ce n’était pas son affaire — mais en une sorte de gardien d’espace. (Il entretenait à tour de rôle avec son frère la maison de leurs parents qui l’avaient quittée pour le Midi et devenue de ce fait ce que l’on nomme pompeusement « une résidence de campagne »). Il m’avait appris à l’aider à faucher l’herbe — sur mon insistance — et m’avait désigné une petite faucille, à ma main, tandis que lui passait la faux. Puis on ramenait l’herbe en un gros tas avec les râteaux et on brûlait tout ça. Ça partait mal, papa n’ayant pas le temps ni l’envie de laisser sécher toute cette herbe fauchée, alors on brûlait les vieux journaux qui s’étaient entassés dans la maison et que j’avais la mission de lui apporter. (Maintenant encore, l’odeur âcre du vieux papier se consumant en mêlant à ses volutes l’odeur de la sève d’herbe se caramélisant en panaches blancs, siège en ma mémoire.) 

Puis, épuisée, je m’allongeais sur une couverture sous le vieux prunier au tronc noir tout bossué. Cette vieille silhouette tourmentée par les ans nous donnait d’incomparables quetsches à la chair dorée comme le miel sous la peau aux reflets mauves. On m’avait dit de toujours bien les ouvrir en deux avant de les croquer, car des pince-oreilles et des petits vers aimaient y loger. Ce rituel de prudence me donnait l’impression d’être comme les grands et je prenais un fier plaisir à étudier la chair de la quetsche avant de l’engouffrer ou de la jeter en riant quand elle était habitée. Je n’avais pas l’autorisation d’aller sous les pommiers dont les fruits — que ce soit ceux de l’an passé oubliés dans l’herbe et tout pourrissant, ou bien de l’année bien ronds sur les branches — attiraient tout un monde de guêpes et de frelons avides et féroces. À leurs pieds poussaient des petits arums dont les hampes couvertes de boules agglutinées et d’un rouge absolument beau étaient un danger supplémentaire à m0n innocence. Je devais me cantonner près du prunier avec l’interdiction de m’aventurer seule. J’attendais que mon père ait terminé de brûler l’herbe, surveillant tour à tour ses gestes et le feu pour en saisir l’interaction secrète comme l’invisible geste d’un tour de magicien, tout en jouant à la poupée ou en dévorant les livres d’enfant de ma grand-mère, que j’avais eu le droit de sortir des caisses du garage. « La semaine de Suzette » avec sa rayonnante petite Alsacienne en costume, (c’était après la Grande Guerre), la bibliothèque rose, aux couvertures d’un tissu rose cramoisi avec des lettres d’or, aux pages épaisses et jaunes un peu glacées sous les doigts. Contes de fées, contes d’enfants, comtesse de Ségur, petites filles en robes de gaze légère comme les ailes des libellules, petites sorcières, petites démones effrayées à la vue d’un grand chien noir, d’un crapaud, d’un cri, que sais-je encore, d’une fourmi et qu’une grosse poire bien mûre et toute fondante suffit à consoler, envoûtées par l’odeur suave et grisante des roses de toutes sortes formant la haie qui séparait le jardin de monsieur Laroque le voisin, du nôtre.

9782355832109
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