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Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent – Tome 9 – Araya

A. de Humboldt, A. Bonpland

138 x 204 mm – 142 pages – Texte – Noir et blanc – Broché

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UGS : 9782355833052-1 Catégories : ,

Description

Il faisait déjà nuit lorsque nous traversâmes pour la dernière fois le lit de l’Orénoque. Nous devions coucher près du fortin de San Rafael et entreprendre, le lendemain dès l’aube du jour, le voyage à travers les steppes de Venezuela. Près de six semaines s’étaient écoulées depuis notre arrivée à l’Angostura, nous désirions vivement atteindre les côtes pour trouver soit à Cumana, soit à Nueva-Barcelona, un bâtiment qui pût nous conduire à l’île de Cuba et de là au Mexique. Après les souffrances auxquelles nous avions été exposés pendant plusieurs mois, naviguant dans de petits canots sur des fleuves infestés de moustiques, l’idée d’un long voyage de mer se présentait avec quelque charme à notre imagination. Nous ne comptions plus revenir dans l’Amérique méridionale. Sacrifiant les Andes du Pérou à l’archipel si peu connu des Philippines, nous persistions dans notre ancien projet de rester une année dans la Nouvelle-Espagne, de passer avec le Galion d’Acapulco à Manille et de retourner en Europe par la voie de Bassora et d’Alep. Il nous paraissait qu’une fois sortis des possessions espagnoles en Amérique, la chute d’un ministère dont la noble confiance m’avait procuré des permissions si illimitées, ne pouvait plus nuire à l’exécution de notre entreprise. Ces idées nous agitaient pendant le voyage monotone à travers les steppes. Rien ne fait mieux endurer les petites contrariétés de la vie que l’occupation qu’offre à l’esprit l’accomplissement prochain d’un dessein hasardeux.

Nos mulets nous attendaient sur la rive gauche de l’Orénoque. Les collections de plantes et les suites géologiques que nous portions avec nous depuis l’Esmeralda et le Rio Negro avaient beaucoup augmenté nos bagages. Comme il aurait été dangereux de nous séparer de nos herbiers, nous devions nous attendre à un voyage très lent à travers les Llanos. La chaleur était excessive à cause de la réverbération du sol qui est presque dépourvu de végétaux. Le thermomètre centigrade ne se soutenait cependant, le jour (à l’ombre), qu’à 30° ou 34°, la nuit à 27° ou 28°. C’était donc comme presque partout sous les tropiques, moins le degré absolu de chaleur que sa durée qui affectait nos organes. Nous mîmes treize jours à traverser les steppes, en séjournant un peu dans les missions Caribes (Caraïbes) et dans la petite ville du Pao. J’ai tracé plus haut1 le tableau physique de ces immenses plaines qui séparent les forêts de la Guyane de la chaîne côtière. La partie orientale des Llanos que nous parcourûmes entre l’Angostura et Nueva-Barcelona, offre le même aspect sauvage que la partie occidentale par laquelle nous étions parvenus des vallées d’Aragua à San Fernando de Apure. Dans la saison des sécheresses qu’on est convenu d’appeler ici l’été, quoique le Soleil soit dans l’hémisphère austral, la brise se fait sentir avec plus de force dans les steppes de Cumana que dans celles de Caracas car ces vastes plaines forment, comme les champs cultivés de la Lombardie, un bassin intérieur ouvert à l’est et fermé au nord, au sud et à l’ouest par de hautes chaînes de montagnes primitives. Malheureusement nous ne pûmes profiter de cette brise rafraîchissante dont les Llaneros (habitants des steppes) parlent avec délices. C’était la saison des pluies au nord de l’équateur ; il ne pleuvait pas dans les Llanos même cependant le changement de déclinaison du Soleil avait fait cesser depuis longtemps le jeu des courants polaires. Dans ces régions équatoriales où l’on peut s’orienter d’après la direction des nuages et où les oscillations du mercure dans le baromètre indiquent l’heure presque comme une horloge, tout est soumis à un type régulier et uniforme. La cessation des brises, l’entrée de la saison des pluies et la fréquence des explosions électriques sont des phénomènes qui se trouvent liés par des lois immuables.

Au confluent de l’Apure et de l’Orénoque près de la montagne de Sacuima, nous avions rencontré un fermier français qui vivait au milieu de ses troupeaux dans l’isolement le plus parfait.2 C’était cet homme simple qui croyait que les révolutions politiques de l’Ancien Monde et les guerres qui en ont été les suites ne tenaient « qu’à la longue résistance des moines de l’Observance ». À peine entrés dans les Llanos de Nueva-Barcelona, nous passâmes encore la première nuit chez un Français qui nous accueillit avec la plus aimable hospitalité. Il était natif de Lyon, avait quitté son pays très jeune et ne paraissait guère se soucier de ce qui se faisait au-delà de l’Atlantique ou, comme on dit ici assez dédaigneusement pour l’Europe, « de l’autre côté de la grande mare » (del otro lado del charco). Nous vîmes notre hôte occupé à joindre de gros morceaux de bois, au moyen d’une colle gluante appelée guayca. Cette substance, dont se servent les menuisiers de l’Angostura, ressemble à la meilleure colle forte tirée du règne animal. Elle se trouve toute préparée entre l’écorce et l’aubier d’une liane3 de la famille des Combretacées. Il est probable qu’elle se rapproche par ces propriétés chimiques de la glu, principe végétal que l’on tire des baies du gui et de l’écorce interne du houx. On est étonné de l’abondance avec laquelle cette matière gluante découle lorsqu’on coupe les branches sarmenteuses du Vejuco de Guayca. C’est ainsi que sous les tropiques on trouve à l’état de pureté et déposé dans des organes particuliers ce que sous la zone tempérée on ne peut se procurer que par les procédés de l’art.4

Nous n’arrivâmes que le troisième jour aux missions caribes du Cari. Nous vîmes dans ces contrées le sol moins crevassé par la sécheresse que dans les Llanos de Calabozo. Quelques ondées avaient ranimé la végétation. De petites graminées et surtout ces Sensitives herbacées si utiles pour engraisser le bétail à demi sauvage formaient un gazon serré. À de grandes distances les uns des autres s’élevaient quelques troncs de palmier à éventail (Corypha tectorum), de Rhopala5 (Chaparro) et de Malpighia6 à feuilles coriaces et lustrées. Les endroits humides se reconnaissent de loin par des groupes de Mauritia qui sont les Sagoutiers de ces contrées. Ce palmier forme près des côtes toute la richesse des Indiens Guaraons et ce qui est assez remarquable, nous l’avons retrouvé 160 lieues plus au sud, au milieu des forêts du Haut-Orénoque, dans les savanes qui entourent le pic granitique de Duida.7 Il était chargé dans cette saison, d’énormes régimes de fruits rouges semblables à des cônes de pins. Nos singes étaient très friands de ces fruits dont la chair jaune a le goût d’une pomme trop avancée en maturité. Placés entre nos charges sur le dos des mulets, ces animaux s’agitaient vivement pour atteindre les régimes qui étaient suspendus sur leurs têtes. La plaine était ondoyante par l’effet du mirage8 et lorsqu’après une heure de chemin nous atteignîmes ces troncs de palmier qui paraissent comme des mâts à l’horizon, nous fûmes étonnés de voir combien de choses sont liées à l’existence d’un seul végétal. Les vents perdant de leur vitesse au contact avec le feuillage et les branches, accumulent le sable autour du tronc. L’odeur des fruits, l’éclat de la verdure attirent de loin les oiseaux voyageurs qui aiment à se balancer sur les flèches du palmier. Un doux frémissement se fait entendre à l’entour. Accablés de chaleur, accoutumés au morne silence de la steppe, on croit jouir de quelque fraîcheur au moindre bruit du feuillage. Si vous examinez le sol du côté opposé au vent, vous le trouvez humide longtemps après la saison des pluies. Des insectes et des vers9 partout ailleurs si rares dans les Llanos s’y rassemblent et s’y multiplient. C’est ainsi qu’un arbre isolé, souvent rabougri, qui ne fixerait pas l’attention du voyageur au milieu des forêts de l’Orénoque, répand autour de lui la vie dans le désert.

1Tom. VI.

2Tom. VIII.

3Combretum Guayca. On pourrait croire que le nom de Chigommier donné par les botanistes aux différentes espèces de Combretum, fait allusion à cette matière gluante mais ce nom dérive de Chigouma (Combretum laxum, Aubl.), mot de la langue galibi ou caribe.

4Tom. VII.

5Les Protéacées ne sont pas comme l’Araucaria une forme exclusivement australe. (Kotzebue, Reise, Tom. III, p. 13.) Nous avons trouvé le Rhopala complicata et le R. obovata par 2° 1/2 et 10° de latitude nord. Voyez nos Nov. Gen., Tom. Il, p. 153.

6Un genre voisin : Byrsonima cocollobœfolia, B. laurifolia près de Mata gorda et B. ropalœfolia. Les colons européens qui d’après de faibles analogies, croient retrouver partout dans la végétation des tropiques les plantes de leur patrie, appellent les Malpighia Alcornoque (arbre à liège), sans doute à cause de l’écorce tubéreuse du tronc. Cette écorce renferme du tanin et dans un autre Malpighia (Byrsonima Moureila) qui est l’arbre fébrifuge de Cayenne, on suppose non sans raison, l’existence de la quinine ou de la cinchonine réunies au tanin.

7Le Murichi est comme le Sagus Rumphii, un palmier de marécages (Tom. III ; VI ; VII ; VIII) ; ce n’est pas un palmier du littoral, comme le Chamærops humilis, le Cocotier commun et le Lodoicea.

8Tom. II ; VI.

9De quel genre sont les vers (en arabe, Loul) que le capitaine Lyon, compagnon de mon courageux et infortuné ami M. Ritchie, a trouvés dans les mares du désert de Fezzan, qui servent de nourriture aux Arabes et qui ont le goût du caviar ? Ne seraient-ce pas des œufs d’insectes semblables à l’Aguautle que j’ai vu vendre au marché de Mexico et que l’on recueille à la surface du lac de Tezcuco. (Gazeta de Litteratura de Mexico, 1794, Tom. III, n° 26, p. 201).

Informations complémentaires

Poids 210 g
Dimensions 12 × 138 × 204 mm
Disponible

Oui

Genre

Relation de voyage

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