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À soi-même

Odilon Redon

138 x 204 mm – 138 pages – Texte – Noir et blanc – Broché

UGS : 9782355832451 Catégories : , ,

Description

CONFIDENCES D’ARTISTE

À Monsieur A. Bonger, en bonne amitié.

J’ai fait un art selon moi. Je l’ai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visible, et, quoiqu’on en ait pu dire, avec le souci constant d’obéir aux lois du naturel et de la vie.

Je l’ai fait aussi avec l’amour de quelques maîtres qui m’ont induit au culte de la beauté. L’art est la Portée Suprême, haute, salutaire et sacrée ; il fait éclore ; il ne produit chez le dilettante que la délectation seule et délicieuse, mais chez l’artiste, avec tourment, il fait le grain nouveau pour la semence nouvelle. Je crois avoir cédé docilement aux lois secrètes qui m’ont conduit à façonner tant bien que mal, comme j’ai pu et selon mon rêve, des choses où je me suis mis tout entier. Si cet art est venu à l’encontre de l’art des autres (ce que je ne crois pas), il m’a fait cependant un public que le temps maintient, et jusqu’à des amitiés de qualité et de bienfait qui me sont douces et me récompensent.

Les notes que je formule ici aideront plus à la compréhension de cet art que tout ce que je pourrais dire de mes concepts et de ma tech- nique. L’art participe aussi des événements de la vie. Ceci sera la seule excuse de parler uniquement de moi.

Mon père me disait souvent : « Vois ces nuages, y discernes-tu, comme moi, des formes changeantes ? » Et il me montrait alors, dans le ciel muable, des apparitions d’êtres bizarres, chimériques et merveilleux. Il aimait la nature et me parlait souvent du plaisir qu’il avait ressenti dans les savanes, en Amérique, dans les vastes forêts qu’il défrichait, où il se perdit une fois durant des jours, de l’existence courageuse et quasi sauvage qu’il y mena jeune, hasardeux de fortune et de liberté. Du récit qu’il nous faisait ainsi en famille de ses entreprises et de ses actes d’alors (il fut colon, il eut des nègres), il réapparaissait comme un être impérieux, indépendant de caractère et même dur, devant qui j’ai toujours tremblé. Bien qu’aujourd’hui, à lointaine et confuse distance, et avec tout ce qui reste de lui dans mes yeux, je vois bien au fond des siens, qui facilement s’humectaient aussi de larmes, une sensibilité miséricordieuse et douce que ne réprimaient guère les dehors de sa fermeté.

Il était grand, droit et fier, avec beaucoup de distinction native.

Né dans les environs de la petite ville de Libourne, où quelques villages et maintes familles portent notre nom, il était parti jeune pour la Nouvelle-Orléans, au moment des guerres du Premier Empire, fils aîné d’une famille aisée, mais appauvrie par les duretés du temps. Son ambition était d’y acquérir de la fortune pour revenir au foyer natal afin d’y mettre une aisance atteinte et qui n’y était plus.

Il nous a confié bien des fois qu’il débarqua là-bas sans ressources, et qu’il dût faire, pour parer aux besoins matériels immédiats, divers métiers d’expédient, que la chance toujours accompagnait. Après avoir exploré et défriché des forêts, il devint rapidement possesseur d’une fortune assez grande, se maria avec une Française, et quelque cinq ou six années après son mariage, dut songer à revenir en France, moi déjà conçu, et presque à naître, second fruit de son union.

Les voyages sur mer étaient alors longs et hasardeux. Il paraît qu’à ce retour le mauvais temps ou des vents contraires risquèrent d’égarer sur l’océan le navire qui portait mes parents ; et j’eusse aimé, par ce retard, le hasard ou le destin, naître au milieu de ces flots que j’ai depuis contemplés souvent, du haut des falaises de la Bretagne, avec souffrance, avec tristesse : un lieu sans patrie sur un abîme.

C’est quelques semaines après le retour que je vins au monde, à Bordeaux, le 20 avril 1840.

Je fus porté en nourrice à la campagne, dans un lieu qui eut sur mon enfance et ma jeunesse, et même sur ma vie, hélas ! beaucoup d’in- fluence. C’était alors bien désert et sauvage ; les lieux ont changé ; je vous parle de ce qui fut. On y allait alors en diligence et même en voiture à bœufs, locomotion monotone, d’une lenteur paisible et engourdissante. Mais l’esprit libre, les yeux dispos, on s’allongeait sur le banc du char pour ne plus voir que le déroulement du paysage, doucement, délicieusement, à peine remué sur place, en état de suggestive contemplation.

On traversait ainsi sans bruit, ni les surexcitations d’un voyage d’aujourd’hui, et même sans fatigue, la route longue et triste qui s’allonge indéfiniment de Bordeaux à Lesparre, droite et seule, cou- pant des landes sans fin de sa ligne uniforme et haute de beaux peupliers. La vue s’y étend jusqu’à l’horizon, par-delà des genêts, ainsi que sur un océan de terre, un infini. Mais sans y ressentir l’effroi des solitudes de la Bretagne, ni la désolation de ses grèves, ni la mélancolie de leurs échos. On dirait que, dans l’air celtique, il s’est accu- mulé un long dépôt de l’âme humaine, pleine de jours et de temps, comme un esprit des choses, de légende aussi. Elle y chante ses chœurs qui sont la substance même de tout le peuple, de son passé, de son génie, la permanente évocation de ses tourments et de ses désirs. Dans la région dont je vous parle, située entre les vignes du Médoc et la mer, on y est seul. L’océan, qui couvrait autrefois ces espaces dé- serts, a laissé dans l’aridité de leurs sables un souffle d’abandon, d’abstraction. De loin en loin, un groupe de quelques pins, faisant entendre un continuel bruissement de tristesse, entoure et désigne un hameau, ou quelque parc pour des moutons. C’est une sorte d’oasis autour de laquelle de tranquilles bergers dessinent, avec de hautes échasses, leur étrange silhouette sur le ciel. Ces petits villages n’ont point d’églises. Partout l’humanité qu’on y trouve semble s’anéantir, éteinte et dissoute, chacun les yeux navrés, dans l’abandon de soi-même et du lieu.

C’est à travers ces arides plaines que j’ai passé la première fois enfant, avant l’éveil de ma conscience, presque en deçà de ma vie, j’avais deux jours.

Je les ai traversées bien des fois depuis : les bœufs furent remplacés par des chevaux, ceux-ci par le fer dur sur les voies et les engins du monde moderne — je ne récrimine pas. Il reste toujours là l’esprit de l’espace et des lieux déserts, et le bruissement harmonieux des pins sous le vent du large, et les bruyères, et le silence et l’admirable éclat de la lumière dans le clair azur.

Sur la lisière de cette lande, longeant le beau fleuve, s’allonge, étroit et resserré de vignes, le Médoc, avec ses résidences nettes, ses chemins étroits, son luxe de culture traditionnelle où la terre est comme souveraine de tous les hommes riches ou infortunés.

Le vin, qui la fit autrefois célèbre, domine tous les espoirs des habitants qui lui sacrifient tout de leurs ressources ou de leur labeur. Mais il vient ou ne vient pas. Et pendant les années de disette, l’homme reste quand même assujetti au joug de sa culture. Domination mystérieuse. Il semblerait que ceux qui s’attachent ainsi à la terre, sous un pouvoir occulte, travaillent obscurément, mais bienfaisamment, à la durée nécessaire de ses sucs ; sorte de loi rétributive fixée à leur insu pour la délectation des êtres.

Je bénis ceux qui restent encore attachés à la culture de cette liqueur de vie qui nous verse encore à l’esprit un peu d’optimisme. Elle est un des ferments de l’esprit français ; elle est aussi la liqueur du rêve ; elle exalte jusqu’à la mansuétude.

Dans ces régions du Médoc, mon père était possesseur d’un ancien domaine entouré de vignes et de terres incultes, avec de grands arbres, des genêts toujours, des bruyères tout près du château. Lorsque j’étais

enfant, on ne voyait au-delà du seuil que des terrains vagues garnis de ronces, de fougères, et des restes de larges allées plantées d’ormeaux et de chênes, routes abandonnées, à demi sauvages, qu’on réservait autrefois pour le service de tout domaine : un reste de solennelle grandeur, décor naturel, sans convention et sans lignes, taillé sans pénurie à larges coupes, en plein bois ou forêt vierge peut-être, à travers des terres qu’on ne mesurait pas.

Je fus confié là, dans ce vieux manoir, au sortir de la nourrice, à la garde d’un vieil oncle, régisseur alors du domaine, et dont la physionomie débonnaire aux yeux bleus tient grande place dans les souvenirs de mon enfance.

Informations complémentaires

Poids 155 g
Dimensions 10 × 138 × 204 mm
Disponible

Oui

Genre

Souvenirs

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